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Explication linéaire du Prologue : Juste la fin du monde (Lagarce)

Explication linéaire...

Ci dessous, tu trouveras une explication linéaire du texte en question. Il existe une vidéo (en cliquant ici ou en dessous) où ce même texte est également expliqué... avec en plus quelques outils de méthodes et de compréhension...

LE TEXTE

LOUIS. – Plus tard‚ l’année d’après
– j’allais mourir à mon tour –
j’ai près de trente-quatre ans maintenant et c’est à cet âge que je mourrai‚
l’année d’après‚
de nombreux mois déjà que j’attendais à ne rien faire‚ à tricher‚ à ne plus savoir‚
de nombreux mois que j’attendais d’en avoir fini‚
l’année d’après‚
comme on ose bouger parfois‚
à peine‚
devant un danger extrême‚ imperceptiblement‚ sans vouloir faire de bruit ou commettre un geste trop violent qui réveillerait l’ennemi et vous détruirait aussitôt‚
l’année d’après‚
malgré tout‚
la peur‚
prenant ce risque et sans espoir jamais de survivre‚
malgré tout‚
l’année d’après‚
je décidai de retourner les voir‚ revenir sur mes pas‚ aller sur mes traces et faire le voyage‚ pour annoncer‚ lentement‚ avec soin‚ avec soin et précision
– ce que je crois –
lentement‚ calmement‚ d’une manière posée
– et n’ai-je pas toujours été pour les autres et eux‚ tout précisément‚ n’ai-je pas toujours été un homme posé ?‚
pour annoncer‚
dire‚
seulement dire‚
ma mort prochaine et irrémédiable‚
l’annoncer moi-même‚ en être l’unique messager‚
et paraître
– peut-être ce que j’ai toujours voulu‚ voulu et décidé‚ en toutes circonstances et depuis le plus loin que j’ose me souvenir –
et paraître pouvoir là encore décider‚
me donner et donner aux autres‚ et à eux‚ tout précisément‚ toi‚ vous‚ elle‚ ceux-là encore que je ne connais pas (trop tard et tant pis)‚
me donner et donner aux autres une dernière fois l’illusion d’être responsable de moi-même et d’être‚ jusqu’à cette extrémité‚ mon propre maître.

INTRODUCTION

« Je décidai de retourner les voir‚ revenir sur mes pas‚ aller sur mes traces et faire le voyage‚ pour annoncer‚ lentement‚ avec soin‚ avec soin et précision » 

C’est par cette intention que Louis nous montre dès le départ un retour : un retour aux sources pour aller annoncer à sa famille sa mort « prochaine et irrémédiable ». Pièce de théâtre publiée en 1990 par le dramaturge JJL, mort 5 ans plus tard, Juste la fin du monde évoque, entre autres, des thèmes forts comme la solitude, la mort, l’incommunicabilité et la difficulté de retranscrire, notamment à ses proches - par les mots ce que nous avons sur le cœur. Situé au tout début de la pièce l’extrait étudié nous montre Louis dans un long monologue tentant de clarifier ses volontés, parasité par la gêne et les non-dits. 

Pour une meilleure lisibilité, nous pourrons découper le texte en 3 parties, la première allant du début à la 17ème ligne (la fin de l’anaphore « l’année d’après »). La 2ème partie, elle, va de la ligne 18 à 28 (jusqu’à « paraître »). La 3ème partie, quant à elle, contient les dernières lignes. 

EXPLICATION LINEAIRE 

Dès les premières lignes, l’impression qui domine, à propos de Louis, est celle d’avoir affaire à un personnage perdu et sous tension.

Pourquoi une telle impression ?

Et bien… ce brouillage temporel (avec tous ces mélanges entre l’imparfait le présent et le futur simple) …

Dès les 1ères lignes, effectivement, que voit-on ?

LOUIS. – Plus tard‚ l’année d’après FUTUR
– j’allais mourir à mon tour – IMPARFAIT
j’ai près de trente-quatre ans maintenant et c’est à cet âge [PRESENT] que je mourrai‚ FUTUR
l’année d’après‚

FUTUR/IMPARFAIT/PRESENT/FUTUR… Ce non-respect élémentaire de la simple concordance des temps relève selon moi un homme en totale perte de repères, mélangeant passé, présent et futur… probablement oppressé par le poids de sa tâche, à savoir : annoncer sa mort à sa famille.

Cet homme serait donc perdu mais aussi apparemment sous tension. (Impression) Pourquoi une telle affirmation ? Les lignes qui suivent, par l’apparition du registre tragique et lyrique, semble montrer un personnage en proie à des sentiments très forts, voire violents. 

Le registre tragique peut se voir par les éléments suivants (écrits en vert)

Le registre lyrique, lui, - si l’on part du principe qu’il se justifie dès lors qu’une personne chante ses émotions personnelles – il peut se voir par la présence du « je » et de l’anaphore « l’année d’après » donnant à ses propos une dimension rythmique, voire musicale. (Écrits en jaune)

que je mourrai‚ [FUTUR]
l’année d’après‚

de nombreux mois déjà que j’attendais à ne rien faire‚ à tricher‚ à ne plus savoir‚ [énumération de négation montrant l’inaction : héros prostré]
de nombreux mois que j’attendais d’en avoir fini‚
l’année d’après‚
comme on ose bouger parfois‚
à peine‚
devant un danger extrême‚ imperceptiblement‚ sans vouloir faire de bruit ou commettre un geste trop violent qui réveillerait l’ennemi et vous détruirait aussitôt‚
l’année d’après‚
malgré tout‚
la peur‚
prenant ce risque et sans espoir jamais de survivre‚
malgré tout‚
l’année d’après‚

On peut naturellement se demander en quoi la présence de ces registres se justifient ici réellement. Selon moi, en plus de mettre en avant la mort imminente du personnage… elle montre aussi un personnage qui, à force de répéter (« mourir », « l’année d’après » etc.) semble aussi se perdre dans ses pensées ou retarder une échéance… mais laquelle ? C’est ce que nous allons essayer de comprendre dans le 2ème axe de ce texte.

Dans le 2ème axe de ce passage allant de la ligne 18 à 28, jusqu’à « paraître »), l’impression qui peut directement venir à l’esprit… ce serait la confirmation de cette gêne, déjà évoquée.

De cette volonté de vouloir retarder une échéance aussi. Comme s’il trainait à dire une annonce ou autre information capitale. Qu’est-ce qui me permet de dire cela ? Et bien… je constate que le propos de Louis, dans ce passage, est constellé d’épanorthoses.

 

[Venant du grec « epanorthosis » (signifiant redressement), ce procédé consiste à corriger/reprendre une affirmation que l'on vient d'émettre… la plupart du temps pour la rendre plus frappante, mais aussi parfois pour l'atténuer.]

 

Or, que fait Louis ? Il ne cesse de « jouer » autour de l’attente de ce qui va suivre après le verbe « annoncer ». Sur plus de 10 lignes, il ne cessera de retarder le COD (annoncer quoi ? on suppose bien qu’il s’agit de sa mort) et retarder aussi le COI (l’annoncer à qui ? on suppose qu’il s’agit, là, d’annoncer sa mort à sa famille).

je décidai de retourner les [qui est ce « les » ? Pourquoi immédiatement un pronom ? Pourquoi ne pas dire le mot « famille ? Y a-t-il un problème avec la famille ? »] voir‚ revenir sur mes pas‚ aller sur mes traces et faire le voyage‚ pour annoncer‚ lentement‚ avec soin‚ avec soin et précision
– ce que je crois –
lentement‚ calmement‚ d’une manière posée
– et n’ai-je pas toujours été pour les autres et eux‚ tout précisément‚ n’ai-je pas toujours été un homme posé ? ‚
pour annoncer‚
dire‚
seulement dire‚
ma mort prochaine et irrémédiable‚
l’annoncer moi-même‚ en être l’unique messager‚

On le voit, l’épanorthose, ici, en plus de montrer un personnage en perte de repères et sous tension, montrer clairement l’autre drame derrière le drame : comme sous-entendu tout à l’heure, la vraie tragédie dans « Juste la fin du monde », ne serait sans doute pas la mort de Louis… mais le fait de devoir le dire à sa famille… et ne sans doute pas y arriver…. Comme le montre déjà ce procédé.

Le 3ème axe, lors des toutes dernières lignes, confirme cette tension. Comment puis-je affirmer cela ? Et bien il me semble que Louis oscille tour à tour entre deux champs lexicaux antithétiques celui de la volonté et de la détermination et celui de l’illusion.

 

et paraître
– peut-être ce que j’ai toujours voulu‚ voulu et décidé‚ en toutes circonstances et depuis le plus loin que j’ose me souvenir –
et paraître pouvoir là encore décider‚
me donner et donner aux autres‚ et à eux‚ tout précisément‚ toi‚ vous‚ elle‚ ceux-là encore que je ne connais pas (trop tard et tant pis) 
me donner et donner aux autres une dernière fois l’illusion d’être responsable de moi-même et d’être‚ jusqu’à cette extrémité‚ mon propre maître.

Dans cet entre-deux, on perçoit tout de même une sorte de fatalisme, à travers la longue énumération finissant par une forme d’ironie tragique (ex : « toi‚ vous‚ elle‚ ceux-là encore que je ne connais pas (trop tard et tant pis »).

« Trop tard » car de toute façon, oui, Louis va mourir de toute façon. Et puis, le mal semble profond, peut-être trop profond pour véritablement changer les choses… d’où cette difficulté, pour tous les personnages, de s’émanciper des non-dits, du poids familial et de dire clairement par les mots toute cette confusion agitant leur cœur.

… d’où la question, en creux, que l’on pourrait se poser pour faire honneur à ce passage et à tout le roman en général :

Si l’entourage de la princesse insiste à ce point dans ce jeu de regards porté sur elle, jusqu’à quel point peut-on dire qu’il est un frein pour le bon épanouissement de l’héroïne, étouffée par toutes ces personnes vampirisantes… ou bien peut-on au contraire dire qu’il est un garde-fou permettant au personnage d’avoir sans cesse recours à sa raison pour ne pas dévier du droit chemin ?

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