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Explication linéaire : Pamphile / Les Caractères
(La Bruyère)

Explication linéaire...

Ci dessous, tu trouveras une explication linéaire du texte en question. Il existe une vidéo (en cliquant ici ou en dessous) où ce même texte est également expliqué... avec en plus quelques outils de méthodes et de compréhension...

LE TEXTE

Pamphile ne s’entretient pas avec les gens qu’il rencontre dans les salles ou dans les cours : si l’on en croit sa gravité et l’élévation de sa voix, il les reçoit, leur donne audience, les congédie ; il a des termes tout à la fois civils et hautains, une honnêteté impérieuse et qu’il emploie sans discernement ; il a une fausse grandeur qui l’abaisse, et qui embarrasse fort ceux qui sont ses amis, et qui ne veulent pas le mépriser. //

Un Pamphile est plein de lui-même, ne se perd pas de vue, ne sort point de l’idée de sa grandeur, de ses alliances, de sa charge, de sa dignité ; il ramasse, pour ainsi dire, toutes ses pièces, s’en enveloppe pour se faire valoir ; il dit : Mon ordre, mon cordon bleu ; il l’étale ou il le cache par ostentation. Un Pamphile en un mot veut être grand, il croit l’être ; il ne l’est pas, il est d’après un grand. // Si quelquefois il sourit à un homme du dernier ordre, à un homme d’esprit, il choisit son temps si juste, qu’il n’est jamais pris sur le fait : aussi la rougeur lui monterait-elle au visage s’il était malheureusement surpris dans la moindre familiarité avec quelqu’un qui n’est ni opulent, ni puissant, ni ami d’un ministre, ni son allié, ni son domestique. Il est sévère et inexorable à qui n’a point encore fait sa fortune. Il vous aperçoit un jour dans une galerie, et il vous fuit ; et le lendemain, s’il vous trouve en un endroit moins public, ou s’il est public, en la compagnie d’un grand, il prend courage, il vient à vous, et il vous dit : Vous ne faisiez pas hier semblant de nous voir. Tantôt il vous quitte brusquement pour joindre un seigneur ou un premier commis ; et tantôt s’il les trouve avec vous en conversation, il vous coupe et vous les enlève. Vous l’abordez une autre fois, et il ne s’arrête pas ; il se fait suivre, vous parle si haut que c’est une scène pour ceux qui passent. Aussi les Pamphiles sont-ils toujours comme sur un théâtre : gens nourris dans le faux, et qui ne haïssent rien tant que d’être naturels ; vrais personnages de comédie, des Floridors, des Mondoris.

Les Caractères, La Bruyère (1688-1696) « Pamphile »

​​

INTRODUCTION

«il a une fausse grandeur qui l’abaisse, et qui embarrasse fort ceux qui sont ses amis, et qui ne veulent pas le mépriser»

 

C’est en ses termes antithétiques que le narrateur évoque Pamphile, un homme noble mais qui n’aurait de noble en lui que son statut social ! Publiée pour la première fois en 1688 par Jean de La Bruyère, Les Caractères est une œuvre atypique, reflétant dans des portraits, tout à la fois féroces et sans concession, un miroir déformant des vices d’une société se complaisant trop souvent au jeu factice et un peu vain de la comédie sociale. Le portrait qui nous intéresse dans cette étude est celui de Pamphile, un homme clairement issu de la noblesse et qui semble user – voire surabuser – de son prestige social pour mieux dominer celles et ceux qui lui seraient inférieurs et pour mieux amadouer (ou flatter) celles et ceux qui pourraient servir ses desseins.

           

Pour une meilleure fluidité dans mon explication, je découperai le texte en 3 axes :

  1. Du début jusqu’à la fin du 1er paragraphe, nous verrons la critique péjorative d’une personne noble abusant de ses privilèges.

  2. Du début du 2ème paragraphe à « d’après un grand », nous verrons la portée critique et allégorique d’un puissant, incapable d’incarner son rang.

  3. Sur tout le reste du texte, nous verrons, enfin, la critique d’un personnage hypocrite, parfait représentant cette triste comédie sociale.

EXPLICATION LINÉAIRE

Dès les premières lignes, l’impression qui semble se dégager du texte est la critique très péjorative d’une personne noble abusant de ses privilèges.

 

Sur quels critères puis-je affirmer cela ?

Et bien… j’ai effectivement le sentiment que la première phrase, de forme négative, les énumérations… sans oublier les antithèses participent à immédiatement donner un sentiment de gêne, voire de mépris, quant à ce qu’inspire le personnage.

 

Comment ne pas voir dans la phrase « Pamphile ne s’entretient pas avec les gens qu’il rencontre » une image d’emblée négative et dépréciative tant le narrateur parait mettre en évidence les inactions et les ratés de ce triste individu ?

 

Nous remarquons, en plus, que la forme de cette phrase agit comme un double effet puisque la première proposition, de forme négative, exclut toute volonté de partager, discuter et échanger (c’est ce qu’induit le verbe « entretenir ». Quant aux propositions suivantes, de forme affirmative cette fois, elles mettent encore clairement en évidence l’aspect expéditif de Pamphile, unilatéral dans ces décisions… un aspect d’autant plus net qu’il est éclairé par l’énumération « il les reçoit, leur donne audience, les congédie » ne portant que sur des verbes préférant l’ordre, le désir d’écraser ou le besoin de toute puissance.

 

Les antithèses, visibles avec les termes : « civils et hautains », « une honnêteté impérieuse et qu’il emploie sans discernement » ; « fausse grandeur qui l’abaisse, « ses amis » et « qui ne veulent pas le mépriser. » contribuent selon moi à l’ambigüité de cet homme : bons avec les puissants mais lâche et méprisant avec les plus faibles.

 

Pourquoi de tels effets ? Sans nul doute pour créer un électrochoc au lecteur. Un électrochoc d’autant plus fort qu’une grande partie du lectorat de La Bruyère, lors des premières publications des Caractères, appartenait à la même catégorie sociale que Pamphile. La dimension pamphlétaire de ce texte, avec une forte visée polémique, happe donc dès la première ligne, vraisemblablement pour mieux intriguer et interpeller. 

 

« Pamphile ne s’entretient pas avec les gens qu’il rencontre dans les salles ou dans les cours : si l’on en croit sa gravité et l’élévation de sa voix, il les reçoit, leur donne audience, les congédie ; il a des termes tout à la fois civils et hautains, une honnêteté impérieuse et qu’il emploie sans discernement ; il a une fausse grandeur qui l’abaisse, et qui embarrasse fort ceux qui sont ses amis, et qui ne veulent pas le mépriser. »

Dans le deuxième axe, il me semble que le texte porte en lui une véritable visée critique et allégorique d’un puissant, un puissant incapable d’incarner son rang.

 

La dimension allégorique, il me semble, est visible à travers l’expression « Un Pamphile » (que l’on retrouve sous la même dénomination deux lignes plus loin). Ce statut initial de « nom propre » passant, à l’aide du déterminant « un », de « nom commun » (on appelle ce processus une antonomase) fait de cet homme quelqu’un qui ne serait pas qu’un seul et unique individu, née de l’imagination de La Bruyère mais un personnage symbolique, emblématique… que l’on pourrait retrouver dans le caractère de n’importe qui !

 

En devenant ainsi quelqu’un d’universel, les défauts de ce noble méprisable n’en paraissent que plus forts… d’autant plus que le narrateur use des mêmes procédés pour le critiquer et dénoncer sa petitesse…

 

Cette critique et dénonciation, je la vois à travers les mêmes procédés déjà évoqués comme…

  • Des phrases de forme négative pour insister sur tout ce que Pamphile ne fait et devrait faire (ex)

  • des énumérations qui, comme à chaque fois chez La Bruyère, créent un effet de surcharge, comme pour mieux montrer les excès du personnage, trop sûr de sa toute-puissance. (ex)

  • des antithèses qui, là encore, montrent un côté ambigu du personnage, un personnage dont la personnalité fluctue selon la personne, riche ou pauvre, à laquelle il a affaire. (ex)

Mais cette dénonciation passe aussi par de nouveaux procédés comme :

  • Des déterminants possessifs (« Mon ») pour mieux, à travers le discours direct, montrer l’avarice et l’obsession du personnage pour tout ce qui relève de la possession.

  • Un chiasme dont la construction en croix (A B B A) est ici assez nette : « [Il] veut être grand, il croit l’être ; il ne l’est pas, il est d’après un grand »). Cette figure se style, ici, montre tout l’écart entre ce qu’est vraiment Pamphile et ce qu’il pense être. Cerné en début et fin de phrase par l’adjectif « grand », l’intérieur de la phrase montre tout l’écart qui sépare le personnage de la réalité qu’il fantasme et de ses misérables désirs contrariés (« il croit l’être ; il ne l’est pas »).

 

« Un Pamphile est plein de lui-même, ne se perd pas de vue, ne sort point de l’idée de sa grandeur, de ses alliances, de sa charge, de sa dignité ; il ramasse, pour ainsi dire, toutes ses pièces, s’en enveloppe pour se faire valoir ; il dit : Mon ordre, mon cordon bleu ; il l’étale ou il le cache par ostentation. Un Pamphile en un mot veut être grand, il croit l’être ; il ne l’est pas, il est d’après un grand. »

Dans le 3ème et dernier axe, il me semble que le narrateur porte à son comble la critique d’un personnage hypocrite, parfait représentant cette triste comédie sociale.

 

Ce qui me permet d’affirmer de tels propos est notamment l’énumération de « si » introduisant des propositions subordonnées conjonctives circonstancielles à valeur de condition et mettant Pamphile dans des situations hypothétiques qui ne le mettent jamais à son avantage ! Ce discrédit, nous allons le voir, passe là encore très souvent à travers des phrases de forme négative…

 

La première hypothèse de cet extrait est d’autant plus ironique qu’elle met Pamphile en train de sourire (situation plutôt méliorative). Mais ce sourire qu’il porte à des hommes « du dernier ordre » serait selon lui tellement honteux qu’il préfère aussitôt le cacher. (« n’est jamais pris sur le fait »). Quand on y pense, l’ironie est même double lorsque l’on sait que le nom propre « Pamphile » (pan = tous / phile = qui aime), étymologiquement, signifie « qui aime tout le monde » !

 

La 2ème hypothèse est construite de la même façon ("s’il était malheureusement surpris dans la moindre familiarité avec quelqu’un") … mais à une nuance près : l’énumération d’adjectifs - mais surtout d’adverbes de négation – rend encore plus ridicule l’incapacité de cet homme à ne pas penser autrement que par le biais du rang social qu’occupe son vis-à-vis. (Il ne sera jamais sympathique « avec quelqu’un qui n’est ni opulent, ni puissant, ni ami d’un ministre, ni son allié, ni son domestique. »).

 

Et si cette combinaison de circonstancielles à valeur de condition suivie de phrases de forme négative se perpétue jusqu’à la fin du texte, l’aspect misérable du personnage prend selon moi de plus en plus de force par le biais de deux nouveaux procédés :

 

  • Un changement dans la situation d’énonciation avec un narrateur qui fait le choix, en plein milieu du portrait, d’interpeller son lecteur à travers comme pour mieux le mobiliser et l’immerger dans les situations qu’il décrit (ex).

  • Le champ lexical du théâtre (avec des termes comme « une scène pour ceux qui passent », « comme sur un théâtre », « gens nourris dans le faux, » « qui ne haïssent rien tant que d’être naturels », « vrais personnages de comédie », « des Floridors, des Mondoris » [noms de deux très célèbres acteurs du temps de La Bruyère])

 

Si ce champ lexical du théâtre, dans le sillon de l’héritage classique au sein duquel se réclamait La Bruyère, peut être vu comme un rappel de ce que Saint Augustin appelait la « libido spectandi » (l’être faible va au théâtre pour assouvir une curiosité malsaine, souvent considéré comme diabolique), il me semble surtout là pour allégoriser tous ces hommes - comme Pamphile- qui se complaisent à jouer un rôle. Un rôle qui les condamne définitivement à être naturel, un naturel sacrifié au nom du paraitre et, selon tout état de cause, de la superficialité.

A la lecture de ces dernières lignes, on en comprend que mieux la triple visée de l’auteur lors de la rédaction de ce portrait.

 

  • Une visée didactique montrant de façon cinglante l’état des lieux d’une société qui a absolument tout sacrifié au nom de la richesse matérielle et de l’intérêt individuel.

  • Une visée satirique montrant un regard distancié à travers, notamment, l’étymologie du nom du personnage.

  • Une visée polémique qui renverrait à travers ce portrait, tel un miroir déformant, les pires défauts que nous ne souhaitons pas voir tant ils peuvent potentiellement nous gêner et nous faire honte.

 

Quels sont-ils ces défauts ?

Celui de préférer son confort personnel aux détriments du confort collectif, celui de classer ses connaissances selon l’intérêt que ces dernières nous apportent, celui – enfin – de se mentir à soi-même et d’arranger la vérité selon les contextes et situations.

On le voit, par l’énumération de ces défauts, ce texte est très actuel… et cette cour, si justement croquée par La Bruyère, loin de n’être qu’un vieux portrait d’un autre temps, pourrait donc aussi se voir comme une allégorie, une allégorie renvoyant à des problèmes universels à l’intérieur desquels chaque lecteur peut se retrouver !

« Si quelquefois il sourit à un homme du dernier ordre, à un homme d’esprit, il choisit son temps si juste, qu’il n’est jamais pris sur le fait : aussi la rougeur lui monterait-elle au visage s’il était malheureusement surpris dans la moindre familiarité avec quelqu’un qui n’est ni opulent, ni puissant, ni ami d’un ministre, ni son allié, ni son domestique. Il est sévère et inexorable à qui n’a point encore fait sa fortune. Il vous aperçoit un jour dans une galerie, et il vous fuit ; et le lendemain, s’il vous trouve en un endroit moins public, ou s’il est public, en la compagnie d’un grand, il prend courage, il vient à vous, et il vous dit : Vous ne faisiez pas hier semblant de nous voir. Tantôt il vous quitte brusquement pour joindre un seigneur ou un premier commis ; et tantôt s’il les trouve avec vous en conversation, il vous coupe et vous les enlève. Vous l’abordez une autre fois, et il ne s’arrête pas ; il se fait suivre, vous parle si haut que c’est une scène pour ceux qui passent. Aussi les Pamphiles sont-ils toujours comme sur un théâtre : gens nourris dans le faux, et qui ne haïssent rien tant que d’être naturels ; vrais personnages de comédie, des Floridors, des Mondoris. »

Pour conclure, nous avons donc vu que ce texte brossait le portrait d’un être prêt à toutes les bassesses et compromis au nom de ses intérêts et de ses biens personnels. Ce personnage, bien que représentatif d’une époque, n’en est pas moins universel, l’auteur se plaisant à nous rappeler – notamment par le biais de l’antonomase – que des Pamphile se cachent partout, où que nous soyons : chez le puissant opportuniste, le riche matérialiste ou le représentant d’une élite, quelle qu’elle soit, toujours et uniquement préoccupé par ce qui lui arrive. Autant de constats me permettant de faire le lien avec une autre œuvre, en l’occurrence ici un tableau du peintre russe Fyodor Bronnikov intitulé « Lazare à la porte de l'homme riche », peint en 1886. Un tableau riche d’enseignements montrant, comme dans le portrait que dresse La Bruyère, un personnage sortant d’une riche maison, indifférent au sort d’un pauvre homme en train de mourir dehors, au soleil, là ou des privilégiés, au fond au centre, semblent pouvoir être à l’ombre et profiter des ornementations qui sont aux murs.

 

On peut dès lors se demander si cette richesse est un levier pour pouvoir plus facilement partager et donner aux plus nécessiteux ou bien si elle est un frein obligeant l’homme, tôt ou tard, à trop s’attacher aux besoins matériels et non spirituels.

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