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Explication linéaire : passage des comices/ Madame Bovary (Flaubert)

Explication linéaire...

Ci dessous, tu trouveras une explication linéaire du texte en question. Il existe une vidéo (en cliquant ici ou en dessous) où ce même texte est également expliqué... avec en plus quelques outils de méthodes et de compréhension...

LE TEXTE

M. Lieuvain se rassit alors ; M. Derozerays se leva, commençant un autre discours. Le sien peut-être, ne fut point aussi fleuri que celui du Conseiller ; mais il se recommandait par un caractère de style plus positif, c'est-à-dire par des connaissances plus spéciales et des considérations plus relevées. / Ainsi, l'éloge du gouvernement y tenait moins de place ; la religion et l'agriculture en occupaient davantage. /On y voyait le rapport de l'une et de l'autre, et comment elles avaient concouru toujours à la civilisation. Rodolphe, avec Madame Bovary, causait rêves, pressentiments, magnétisme. /Remontant au berceau des sociétés, l'orateur vous dépeignait ces temps farouches où les hommes vivaient de glands, au fond des bois. Puis ils avaient quitté la dépouille des bêtes, endossé le drap, creusé des sillons, planté la vigne. Était-ce un bien, et n'y avait-il pas dans cette découverte plus d'inconvénients que d'avantages ? M. Derozerays se posait ce problème. Du magnétisme, peu à peu, Rodolphe en était venu aux affinités, et, tandis que M. le président citait Cincinnatus à sa charrue, Dioclétien plantant ses choux, et les empereurs de la Chine inaugurant l'année par des semailles, le jeune homme expliquait à la jeune femme que ces attractions irrésistibles tiraient leur cause de quelque existence antérieure. /- Ainsi, nous, disait-il, pourquoi nous sommes-nous connus ? quel hasard l'a voulu ? C'est qu'à travers l'éloignement, sans doute, comme deux fleuves qui coulent pour se rejoindre, nos pentes particulières nous avaient poussés l'un vers l'autre. Et il saisit sa main ; elle ne la retira pas." Ensemble de bonnes cultures ! cria le président. " - Tantôt, par exemple, quand je suis venu chez vous ..." A M. Bizet, de Quincampoix. "- Savais-je que je vous accompagnerais ?

 

" Soixante et dix francs ! "

-- Cent fois même j'ai voulu partir, et je vous ai suivie, je suis resté.

" Fumiers. "

-- Comme je resterais ce soir, demain, les autres jours, toute ma vie !

" A M. Caron, d'Argueil, une médaille d'or ! "

-- Car jamais je n'ai trouvé dans la société de personne un charme aussi complet.

" A M. Bain, de Givry-Saint-Martin ! "

-- Aussi, moi, j'emporterai votre souvenir.

" Pour un bélier mérinos... "

-- Mais vous m'oublierez, j'aurai passé comme une ombre.

" A M. Belot, de Notre-Dame...

-- Oh ! non, n'est-ce pas, je serai quelque chose dans votre pensée, dans votre vie ?

" Race porcine, prix ex aequo : à MM. Lehérissé et Cullembourg ; soixante francs ! "

 

Rodolphe lui serrait la main, et il la sentait toute chaude et frémissante comme une tourterelle captive qui veut reprendre sa volée ; mais, soit qu'elle essayât de la dégager ou bien qu'elle répondît à cette pression, elle fit un mouvement des doigts ; il s'écria :

 

-- Oh ! merci ! Vous ne me repoussez pas ! Vous êtes bonne ! Vous comprenez que je suis à vous ! Laissez que je vous voie, que je vous contemple !

 

Un coup de vent qui arriva par les fenêtres fronça le tapis de la table, et, sur la place, en bas, tous les grands bonnets des paysannes se soulevèrent, comme des ailes de papillons blancs qui s'agitent.

 

" Emploi de tourteaux de graines oléagineuses ", continua le président.

 

Il se hâtait :

 

" Engrais flamand, -- culture du lin, -- drainage, --baux à longs termes, -- services de domestiques. "

 

Rodolphe ne parlait plus. Ils se regardaient. Un désir suprême faisait frissonner leurs lèvres sèches ; et mollement, sans effort, leurs doigts se confondirent.

INTRODUCTION

« Il la sentait toute chaude et frémissante comme une tourterelle captive qui veut reprendre sa volée ». 

 

C’est notamment en ses termes peu flatteurs que le narrateur évoque son héroïne au moment même où elle semble sur le point de céder à Rodolphe, véritable caricature de ce que le romantisme peut avoir d’excessif et cabotin. Est-ce par ces marques ironiques que ce roman, à l’encontre des modes de l’époque, eut un tel succès ? Madame Bovary est effectivement l’un des romans les plus connus de Flaubert, célèbre écrivain souvent rattaché au mouvement réaliste. L’œuvre est publiée en 1857 et provoque à l’époque un vrai scandale. Le roman choque car il met en scène un personnage féminin qui s’ennuie dans son mariage bourgeois, très différent de ce qu'elle avait imaginé. Lors des comices agricoles, Rodolphe entraîne Emma Bovary au premier étage de la mairie pour la séduire. Grâce à un jeu de superposition, le narrateur compose une scène grotesque où les remises de prix agricoles répondent aux soupirs de Rodolphe. C’est ce mélange particulier, décevant (dans sa propension à casser les clichés romantiques, alors en vogue à l’époque) et comique (dans la faculté qu’a le narrateur à se moquer de ses personnages et de ces fameux codes) que nous tenterons de mettre en avant tout le long de cette explication linéaire.  

 

Pour une meilleure lisibilité, nous pourrons découper le texte en 3 parties, la première allant « M. Lieuvain se rassit alors » à la question de Rodolphe « Savais-je que je vous accompagnerais ? ». La 2ème partie, elle, commence à " Soixante et dix francs ! » jusqu’à " Race porcine, prix ex aequo : à MM. Lehérissé et Cullembourg ; soixante francs ! ". La 3ème partie étant le reste de l’extrait et finissant à « mollement, sans effort, leurs doigts se confondirent »

EXPLICATION LINEAIRE

Dès les premières lignes, le narrateur semble critiquer ET SE MOQUER de ses propres personnages. 

Qu’est-ce qui me permet de le dire ?

Et bien, il me semble que le narrateur joue sur l’implicite, le sous-entendu… 

Il induit effectivement l’idée selon laquelle le discours de Lieuvain (qui a tenu plusieurs dizaines de pages précédant cet extrait) était flou avec des « considérations » moins « relevées » et des « connaissances » très approximatives. Si les discours semblent donc ennuyeux, cet ennui parait ainsi compensé par l’ironie d’un narrateur se plaisant à se moquer du cadre dans laquelle se situe l’action. Aussi, si cette ironie supposée relève d’un certain registre comique, impossible de ne pas sentir en parallèle l’influence réaliste de l’auteur se plaisant à nous décevoir dans l’intrigue sentimentale qui suit. 

Cette « déception » passe d’abord selon moi par une confusion d’ordre énonciatif. Qui est ce « on » lorsqu’il est dit « On y voyait le rapport de l'une et de l'autre, et comment elles avaient concouru toujours à la civilisation » ? Est-ce que c’est le narrateur ? Le public des comices ? Le lecteur ? Les 3 ? Impossible de le dire avec certitude. Ce que l’on peut en revanche supposer, c’est que le narrateur se plait déjà à désarçonner son lecteur, trop heureux de contourner un potentiel lyrisme qui aurait pu apparaitre.

  Cette impression est d’autant plus justifiée que le lecteur constate qu’un parallélisme se tisse entre deux intrigues : une intrigue relevant d’un concours agricole (« l'agriculture »), l’autre d’une scène de séduction, notamment visible à travers l’énumération « rêves, pressentiments, magnétisme », montrant un Rodolphe prêt à tout pour épater Madame Bovary.

 Dans toutes ces lignes, l’impression d’un parallélisme est d’autant plus forte qu’elle me parait mettre en évidence deux mondes complètement antithétiques : l’amour et l’univers agricole.

La combinaison de ces deux mondes que tout oppose insiste encore plus, selon moi, sur les références pompeuses et ennuyeuses du politicien, (il est écrit : « M. le président citait Cincinnatus à sa charrue, Dioclétien plantant ses choux, et les empereurs de la Chine inaugurant l'année par des semailles ») et les clichés romantiques que véhicule Rodolphe. Ces clichés, du reste, seront énormément visibles dans les lignes qui suivent avec des comparaisons faciles et convenues comme je cite :« comme deux fleuves qui coulent pour se rejoindre, nos pentes particulières nous avaient poussés l'un vers l'autre »)

Dans tous les cas, tout se passe comme si le narrateur souhaitait « doucher » les attentes romantiques de ses lecteurs, en insistant sur des personnages complètement décalés… dans un cadre qui n’a rien d’idéal…

Cette « déception » passe aussi par une polyphonie énonciative, déjà évoquée au début, puisque la pagination du texte, dans une première lecture ne rend pas évidente pour son lecteur la compréhension de l’énonciation en cours. Qui parle réellement dans cette double intrigue ? Le président ? Rodolphe ? Cette ambiguïté, loin d’être une maladresse stylistique, se justifie selon moi par la volonté du narrateur de troubler son lecteur afin de mieux se jouer des codes romantiques.

 

 Dans un 2ème axe, la pagination du texte redevenant claire par l’apparition des tirets, nous pouvons ensuite enfin voir ce que cette double intrigue a de comique et de cruel pour Mme Bovary.

 

Rodolphe s’inspire du discours agricole pour bâtir son discours de séduction, surenchérissant même sur ce que dit le politicien (le politicien dit « Soixante et dix francs » / Rodolphe rattaque en disant : « Cent fois même »).  Associerait-il, par ses gradations et hyperboles, Mme Bovary à un trophée ? A un bovin ? (Bovin/Bovary)

Quelle que soit la réponse, tout se passe comme si ce dernier était déjà une caricature… comme une allégorie des excès romantiques prêts à tout pour nous émouvoir.

 

Comment ne pas penser, ici, par la double intrigue, au double-sens des mots ? Le mot « fumier », par exemple, pourrait parfaitement relever de la polysémie

 

Car ce mot, à y regarder de plus près, pourrait tout à fait signifier l’engrais qu’utilisent les paysans dans un cas… et aussi l’insulte voilée qu’adresse le narrateur à son personnage face à sa muflerie et ses mensonges !

 

L’entremêlement des phrases de chacun crée également des confusions lexicale et grammaticale…  créant ainsi des phrases grammaticalement justes mais idiotes et pleines de non-sens (« j'emporterai votre souvenir… pour un bélier mérinos »)

Dans mon 3ème et dernier axe, les dernières lignes, enfin, ne font que renforcer, avec encore plus de vigueur, cette volonté réaliste de ne jamais céder aux attentes romantiques et au lyrisme. Qu’est-ce qui me permet d’affirmer cela ?

   Mme Bovary, déjà associée à un trophée agricole, est systématiquement dévalorisée par les animalisations et comparaisons sentait toute chaude et frémissante comme une tourterelle captive qui veut reprendre sa volée »). Serait-ce une façon pour le narrateur de nous montrer les pensées machistes du personnage ?

Le ridicule de cette situation, du reste, n’est-il pas exacerbé, hyperbolisée par les comparaisons hasardeuses du narrateur ? Ainsi, voir « Les grands bonnets des paysannes » comparés aux « ailes de papillons blancs qui s'agitent », ne relève-t-il pas d’une volonté de parodier/moquer les clichés romantiques tout en pointant les attentes trop élevées du personnage féminin ?

Pourrait-on ainsi voir dans ces clichés, plus qu’une preuve comique, une volonté de nous faire réfléchir sur les dangers de ces personnes fragiles, comme Emma Bovary, qui se sont trop vite conditionnées, persuadées que le monde était l’égal d’une œuvre romantique, avec prince charmant et amour obligatoire à la clé ?

Pour entériner complètement ces réflexions, l’adjectif « sèches » et l’adverbe « mollement » montrent bel et bien une scène où le « désir suprême » n’est que d’apparence. Si Rodolphe obtient ce qu’il souhaite, le réalisme de la scène en dénonce et en moque tous les artifices… pour le lecteur qui aura su en voir le second degré.

Si ces personnages sont tout à la fois grotesques pitoyables et risibles, ne peut-on néanmoins pas voir en chacun d’eux un reflet de nous-même ? Qui comme Emma ne s’est effectivement jamais trouvé dans des situations où l’espoir se mêlait aussi à la déception ? Si Emma Bovary est à plusieurs égards bien naïve, n’avons-nous jamais, comme elle, essayer de croire à des choses impossibles pour ne pas avoir à supporter les déceptions de la vie ?

CONCLUSION

Pour conclure, nous pouvons donc dire que cet extrait oscille entre deux univers a priori antithétiques : celui du monde agricole et celui de la séduction. Le narrateur semble s’amuser à les faire cohabiter par un parallèle original qui rompt à nouveau avec les envies romanesques d'Emma, qui ne peut échapper au cadre paysan dans lequel elle vit, malgré l'adultère. / On peut dès lors se demander si ce texte ne pourrait pas se rapprocher du film du même nom réalisé par Claude Chabrol, en 1991 où Emma tente elle aussi de calquer sa vie – médiocre -sur les romans qu’elle lit… tout en ne parvenant jamais vraiment à les mettre en conformité avec les exigences de son réel, toujours décevant…

… d’où la question, en creux, que l’on pourrait se poser pour faire honneur à ce passage et à tout le roman en général :

Si Emma Bovary et les personnes qui l’entourent, inspirent plusieurs sentiments, allant de la moquerie à la pitié, de la déception à la réflexion, ne peut-on pas voir en chacun d’eux un miroir grossissant de nos propres désirs cherchant constamment à se voir plus beaux que nous le sommes réellement ?

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