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Explication linaire
Conclusion

Explication linéaire :Le loup et le chien, (La Fontaine)

Explication linéaire...

Ci dessous, tu trouveras une explication linéaire du texte en question. Il existe une vidéo (en cliquant ici ou en dessous) où ce même texte est également expliqué... avec en plus quelques outils de méthodes et de compréhension...

LE TEXTE

Le Loup et le Chien

Un Loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l'eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
"Il ne tiendra qu'à vous beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée :
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. "
Le Loup reprit : "Que me faudra-t-il faire ?
- Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. "
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
"Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.
- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?
- Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. "
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.

Jean de LA FONTAINE1621 - 1695

             « Flatter ceux du logis, à son Maître complaire » (Accroche)

C’est en ses termes que le loup explique en quoi consiste les activités propres à son statut pour accéder au confort auquel il tient tant. Un confort, nous le verrons, tout relatif et qui montre largement les enseignements de La Fontaine, fidèle aux préceptes du classicisme (placere et docere). Les Fables de La Fontaine sont effectivement des histoires plaisantes mais cachant une morale qu’il n’est pas toujours si aisé à décrypter. Toutes ces fables ont été composées de trois recueils et douze livres, leur publication se sont étendues sur près d’un quart de siècle (1668-1694) et leur composition sur plus de trente années ! Le Loup et le Chien, la fable que nous allons ici étudier, présente deux modes de vies opposées : celui du loup qui est libre et celui du chien qui est lui au service de son maître. On pourra donc se demander, entre autres, par quels procédés La Fontaine nous fait réfléchir sur les dangers du compromis. Quels outils argumentatifs exploite-t-il pour montrer les forces et les limites de la misère et de la richesse ? Quel regard le fabuliste porte-t-il réellement sur ses personnages ? Autant de réflexions que nous mettrons en avant en découpant le texte en trois axes.

  1. Une ouverture contrastée : deux animaux que tout oppose ? (vers 1 à 12)

  2. La rhétorique de la séduction : l’illusion du bonheur (vers 13 à 29)

  3. Vers un basculement polémique à la croisée des registres et des visées (la suite jusqu’à la fin)

Dès les premiers vers, l’impression que j’ai est d’avoir affaire à une mise en place exposant deux animaux que tout parait opposer. Quels sont les éléments concrets me permettant d’affirmer de tels propos ?

Le fabuliste semble ici placer le récit sous le signe de l’antithèse : le loup « n’avait que les os et la peau » tandis que le chien apparaît, lui, « gras, poli » et « aussi puissant que beau », porté par un fort champ lexical de l’abondance.

Pourquoi de tels effets ?

Ce décalage mettrait selon moi en évidence selon moi la maigreur de l’un et l’embonpoint de l’autre, dessinant une opposition entre deux manières de vivre.  Cette opposition est d’autant plus nette que La Fontaine, par une focalisation omnisciente, rentre dans l’esprit du loup pour mieux en montrer la lâcheté (« L'attaquer, le mettre en quartiers, / Sire Loup l'eût fait volontiers ; / Mais il fallait livrer bataille, / Et le Mâtin était de taille /À se défendre hardiment.")… là où le chien, lui, se contente simplement de montrer sa puissance.

Cette opposition, néanmoins n’est peut-être que de façade puisque la personnification du loup en « Sire Loup » et la présentation du chien en « Dogue puissant et beau » montre que les deux animaux en eux une forme de noblesse.

Mais de quelle noblesse parle-t-on ?

S’agit-il d’inscrire le récit dans une tonalité épique et ironique tant ces exagérations, dans leur systématisme semblent douteuses ? S’agit-il au contraire de rappeler que ces personnages ne sont pas que des animaux mais bel et bien des allégories évidentes… rappelant au lecteur ce qu’ils pourraient incarner dans notre quotidien de tous jours ?

Ce qui est sûr, c’est que La Fontaine, à travers cette entrée en matière posant une foule de questions, pose de manière assez nette les termes d’un débat : faut-il préférer la liberté misérable ou la servitude prospère ?  Nous serions donc bien dans un apologue à portée morale face à un fabuliste heureux de nous raconter une histoire (le présent de narration avec « rencontre », « aborde », « « entre », « fait » et « admire » est là pour en témoigner) pour mieux nous faire réfléchir !

Dans le 2ème axe, l’impression que j’ai est d’avoir affaire, de la part du chien, à une présentation vive et tentante (mais sans doute déjà un peu hypocrite) d’un bonheur… complètement illusoire.

Sur quelles bases tangibles puis affirmer de telles choses ?

  • L’emploi régulier du futur de l'indicatif indique au loup un nouvel avenir radieux.

Remarquons, en effet qu’il ne dit pas « il ne tiendrait qu’à vous » mais bel et bien « il ne tiendra qu’à vous » ! L’abondance lui est donc promise et assurée.

  • La flatterie, repérable au terme « beau sire », est probablement là pour mieux permettre au loup d’adhérer au propos du chien (à moins qu’il ne s’agisse d’une  ironie ? )

Nous avions vu, dès les premiers vers, que le loup avait plutôt un air misérable. Le chien manie le verbe avec force pour mieux inciter le loup à vivre avec lui. Son insistance est d’ailleurs visible : « Quittez les bois… vous serez mieux traité » / Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. ».

Les impératifs à valeur de conseil donnent aux propos un sentiment d’urgence et incitent forcément le pauvre loup à accepter sans réfléchir les propositions du chien.

∟ Impossible, ici, de ne pas voir un clin d’œil à la fable Le Corbeau et le Renard  avec sa morale « Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute ». Le lecteur comprend ici qu'il faut savoir garder la raison, particulièrement lorsqu'une personne nous flatte et nous dit ce qu'on veut entendre.

  • La radicalité du chien dans son discours

Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée ;
Tout à la pointe de l'épée.

En utilisant les énumérations pour mieux mettre en avant un champ lexical de la misère, le chien associe le loup et ses semblables à une espèce condamnée à disparaître. L’antithèse « rien » et « tout » insiste là-dessus et surligne avec force la vie de misère promise au loup s’il persiste à rester dans cette condition de mendiant. On n’en comprend que mieux la tentation du loup qui demande ce qu’il faut faire pour vivre une telle existence… a priori sans frein et sans contrainte.

C’est peut-être là que le loup est le plus manipulatoire dans ses propos…

  • Un discours hypocrite et ambigu pour mieux cacher la servitude du chien.

Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :

L’oxymore « presque rien » pose immédiatement un doute. Le chien, par un euphémisme subtil, tente-t-il déjà de minimiser les nombreuses contraintes de sa vie de servitude ?

L’énumération d’infinitifs « donner, flatter, complaire », parfait champ lexical appartenant au courtisan servile, permet en tous les cas de dépersonnaliser les contraintes de la vie du chien en n’ayant pas recours au pronom personnel («donner la chasse aux gens » ne crée pas le même effet que « je dois faire la chasse aux gens »)… mais la structure en chiasme du vers « Flatter ceux du logis, à son Maître complaire » cache mal la véritable réalité : sous couvert de faste et d’embonpoint, le chien n’est qu’un petit esclave courtisan, à la merci de son maître.

Tous ces procédés intensifieraient donc encore plus la question posée au départ : faut-il préférer la liberté misérable ou la servitude prospère ?

Sans nul doute, le fabuliste prend de plus en plus le lecteur a partie et lui demande indirectement ce qu’il ferait, lui, s’il était à la place du loup et du chien. La question est d’autant plus ironique et complexe lorsque l’on connait la situation de La Fontaine qui a passé une bonne partie de sa vie a courir auprès des mécènes pour financer son art et sa vie de fabuliste. L’auteur, s’il semble donc bien critiquer le chien, ne peut néanmoins que comprendre ce dernier puisqu’il a lui-même dû batailler et faire de nombreux compromis pour avoir la vie qu’il a eue.

∟ La Fontaine a effectivement vécu de protections : Fouquet d’abord, puis Madame de La Sablière, puis le duc de Bourgogne. Il n’était pas indépendant comme le loup. Il a dû, en réalité, adopter la condition du chien : fréquenter les salons, flatter ses protecteurs, se soumettre aux usages de cour.

Ce parallèle soulignerait ainsi une tension autobiographique : l’auteur critique ce qu’il a lui-même pratiqué. Cela donne une profondeur ironique à la fable. On ne peut pas dire que La Fontaine « comprend » totalement le chien : il lui oppose clairement le choix du loup en conclusion… mais il connaît intimement la tentation du chien, et cette expérience rend sa fable moins dogmatique et plus complexe.

Autrement dit : le fabuliste oscille entre admiration pour l’idéal du loup (liberté, indépendance) et constat réaliste de sa propre condition (dépendance à des protecteurs).

Pour ce troisième et dernier axe, l’impression que j’ai est d’avoir affaire à un basculement polémique riche et dense, à la croisée des registres mais aussi des visées.

La découverte du « col pelé » agit comme un signe révélateur. Le lexique change brusquement : le champ lexical du confort cède la place à celui de la contrainte (« collier », « attaché »). La structure du dialogue, hachée et rapide n’est pas sans rappeler les stichomythies au théâtre (« — Qu’est-ce là ? — Rien. — Quoi ? — Peu de chose. »). En plus du rythme, elles miment dans une sorte de gradation l’embarras du chien qui peine à reconnaitre sa servitude face au loup.

Le collier concentre et allégorise donc bien toute la charge symbolique et polémique du texte car il représente la servitude volontaire et le prix caché du confort. Le registre devient donc pathétique et comique à la fois : pathétique par la révélation de l’asservissement, comique par la façon dont le chien minimise ironiquement sa condition (« peu de chose »).

On peut dès lors se poser la question : ce chien… est-il drôle et risible ou bien simplement pathétique ? (ou les deux !?!)

Il serait facile de le trouver risible… mais ne serions-nous pas tous un peu comme lui… à préférer un confort discutable plutôt qu’une liberté exigeante (notre dépendance à une marque, avoir fait le choix d’acheter tel produit alors qu’il n’est pas écologique ou douteux dans sa fabrication ou encore sa provenance) ?

Poser la question, c’est déjà réaliser la force d’un La Fontaine qui, fidèle à son appartenance classique (« ridendo castegat mores ») nous raconte des histoires agréables aux réflexions douloureuses (placere et docere) pour mieux nous montrer que ce chien n’est peut-être que le miroir grossissant de nos propres défauts.

Mais qu’en est-il du loup ?

A la toute fin du texte, la réplique du loup tranche : « Il importe si bien, que de tous vos repas je ne veux en aucune sorte. » L’antithèse entre « tous vos repas » et « je ne veux en aucune sorte » exprime un rejet catégorique. Le rythme sec du vers final (« Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor. ») claque comme une sentence et placerait le personnage dans un registre épique.

Mais serait-ce là encore si simple ?

Avec ces verbes au présent de narrations’enfuit » et « court »), sur quoi insiste le fabuliste ? Une vie de fuite et d’errance où le loup sera réduit à continuellement bouger pour éviter les dangers. Est-ce là un sort suscitant l’admiration ?

Sans le réduire à cela… mais en reprenant ce texte dans son sillage autobiographique (la vie de La Fontaine a plus été plus celle d’un chien que d’un loup), nous pouvons nous demander si la radicalité du loup, cette fois-ci, ne cache pas un autre problème. En refusant carrément un « trésor », hyperbole bien placée pour montrer que l’animal est prêt à tous les compromis possibles pour préserver sa liberté, nous pouvons nous demander si la vie du loup s’inscrit vraiment dans la réalité de nos quotidiens. Faut-il admirer le loup pour son courage au contraire le blâmer en acceptant une vie misérable ? Si l’auteur du texte lui-même avait refusé la dépendance de ses propres mécènes, aurait-il pu écrire ses fables ? En refusant un travail pénible mais bien payé, un père de famille de 5 enfants, aurait-il raison de dire au nom de sa seule et unique liberté ? Cette dernière, est-elle le seul argument justifiant une vie sans compromis ?

Nous le voyons, la visée parait ainsi ici clairement didactique : la morale n’est pas explicitée par un commentaire extérieur mais surgit du choix du personnage. La Fontaine laisse le lecteur tirer la conclusion : mieux vaut-il souffrir dans la liberté que jouir dans la servitude ?

La fable s’achève ainsi sur une triple visée : satirique, puisqu’elle ridiculise à la fois les courtisans soumis et ceux qui idéalisent une liberté impraticable ; didactique, car elle invite à réfléchir à la valeur et aux limites de la liberté ; polémique enfin, puisque La Fontaine interroge indirectement ses lecteurs et lui-même, lui qui a souvent dû, tel le chien, dépendre de mécènes pour survivre. Cette ambiguïté donne à la fable sa force : loin d’une morale simpliste, elle nous renvoie à nos propres contradictions.

Pour conclure, nous avons donc vu une ouverture contrastée montrant deux animaux que tout paraît opposer… pour mieux voir ensuite la rhétorique de la séduction élaborée par le chien. Cela nous a permis, dans un troisième et dernier axe, de savourer un texte riche, offrant un basculement polémique à la croisée des registres et des visées.

Mais au-delà de l’anecdote animalière, La Fontaine place chacun de nous devant une interrogation universelle : vaut-il mieux vivre libre dans la pauvreté, ou soumis dans l’abondance ? En cela, il rejoint des textes comme le Discours de la servitude volontaire de La Boétie, qui dénoncent déjà l’acceptation coupable des chaînes. Cette réflexion dépasse la littérature et trouve un écho dans la peinture, par exemple avec « La Liberté guidant le peuple » (1830) de Delacroix : la figure allégorique de la liberté, fière et misérable à la fois, entraîne le peuple vers l’émancipation au prix du sang. Là encore, le spectateur est placé devant une alternative : subir ou s’affranchir. La Fontaine, comme Delacroix, nous invite à mesurer le prix de la liberté.

TEXTE
Introdution
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