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Explication linéaire : Correspondances, Les fleurs du Mal
(Baudelaire)

Explication linéaire...

Ci dessous, tu trouveras une explication linéaire du texte en question. Il existe une vidéo (en cliquant ici ou en dessous) où ce même texte est également expliqué... avec en plus quelques outils de méthodes et de compréhension...

LE TEXTE

Correspondances

 

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

II est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.


Baudelaire Les Fleurs du mal, 1857

 

INTRODUCTION

« Les parfums, les couleurs et les sons se répondent » 

C’est en ses termes, mêlant les sens et les couleurs que Baudelaire invite son lecteur à découvrir de « secrètes » correspondances, en allant notamment traquer les mystères invisibles et déchiffrer ces fameuses « forêts de symboles ».

 

Vaste projet inscrit lui-même dans un projet poétique encore plus vaste, Baudelaire, en publiant Les Fleurs du mal, a fait scandale puisque l’œuvre fut, dès sa première parution en 1857, aussitôt condamnée pour immoralité.

L’œuvre sera néanmoins progressivement réhabilitée au fil du temps… grâce à des artistes, des critiques ou de simples lecteurs… ayant compris – par la grille de lecture qu’offre le poème « Correspondances » - que seuls les « artistes » savent déchiffrer le sens des analogies qui permettent de passer du monde des perceptions à celui des idées.

        

Pour une meilleure fluidité dans mon explication, je découperai le poème en 2 axes :

 

  1. La présentation théorique du poète invitant son lecteur à déchiffrer ces forêts de symboles à la strophe 1

  2. La présentation de ces mystérieuses correspondances par le jeu des synesthésies dans les strophes qui restent.

EXPLICATION LINÉAIRE

Dès le premier vers, l’impression qui semble se dégager du texte est ce besoin de brosser une présentation théorique de la poésie, vraisemblablement pour mieux inviter le lecteur à déchiffrer ces « forêts de symboles ».

-  Dès le début du vers 1, nous pouvons observer une allégorie de la « Nature » et une métaphore.

L’allégorie se devine ici dans le M majuscule donnée à « Nature », métaphorisée par l’image du « temple ».

La Nature, doublement mise en valeur par sa position dans le vers et par la majuscule, semblerait ainsi associée à une sorte d’espace sacré, « un temple ». Cette sacralisation de la nature avec le mot « temple » fait donc naître dans l’imaginaire du lecteur une sorte de temple grec, avec ses colonnes et son fronton, ce qui est accentué par la présence du mot « pilier ».

Mais, on s’en doute, il ne s’agira pas ici de prier un dieu grec mais bel et bien de pénétrer dans un sanctuaire : celui de la poésie – celle chère à Baudelaire en tout cas – pour mieux en saisir les rites, les codes et les effets.

Nous noterons, pour clore sur ce point que ce sentiment d’élévation religieuse se trouve dans les correspondances verticales du premier quatrain… avec des termes comme « temple » « vivants piliers » et « forêts », métaphores assimilant les symboles à des arbres, autre image porteuse d’élévation.

Cette idée d’ascension et de mouvement est d’ailleurs portée par cette impression de va et vient que véhiculent les images dans la strophe 1 avec la Nature – (élément animé) qui est un temple (élément inanimé) où [se trouvent] de vivants piliers (on repasse à l’animé-).

 

Ce va-et-vient, de toute évidence, permet des correspondances (comme dans le titre) stimulant les questions et l’imagination, comme dans le vers 3 avec :

 

« L'homme y passe à travers… »

 Quel est donc ce « y » ? Seraient-ce ces fameuses confuses paroles ? Ou alors le temple ?)  Et ces forêts de symboles, de quoi s’agit-il ? Serait-ce une vraie forêt végétale ou encore autre chose ?

 

Quelles que soient les réponses à ces questions, le lecteur sent que la personnification de cette Nature (avec « vivants piliers » + « confuses paroles » + « observent » « regards familiers ») fait de cette dernière un lieu privilégié de relation avec le divin.

L’homme se trouverait donc dans cette « nature » au centre de communications diverses, communications peu faciles à traduire (« confuses paroles », « forêts de symboles »).

 

 Première interprétation possible : le poète serait ainsi l’interprète, l’intermédiaire nécessaire pour comprendre ce monde qui échappe aux communs des mortels.

Dans le deuxième axe, il me semble que la présentation de ces mystérieuses correspondances se créent par le jeu des synesthésies dans tout le reste du poème.

 

Une synesthésie, c’est quoi ?

La synesthésie, cela peut être voir un son, entendre une couleur, goûter une odeur…

Très fréquente dans la poésie, elle permet souvent aux poètes de dérégler « notre machine à ressentir » un peu trop sage… Confondant deux sens a priori inconciliables (ouïe/vue, goût/vue etc.), elles nous obligent à voir/entendre/ressentir autrement le texte (et donc le monde !) qui nous entoure !

 

Un exemple dans le poème de Baudelaire ?

Lisons plutôt cette 2ème strophe :

 

Comme de longs échos [Ouïe] qui de loin se confondent [toucher]

Dans une ténébreuse [vue ?] et profonde unité,

Vaste comme la nuit [vue] et comme la clarté [vue],

Les parfums [odorat], les couleurs [vue]et les sons [ouïe] se répondent.

Nous l’aurons remarqué : nous avons 3 comparaisons dans cette strophe (4 dans les deux suivantes) … soit 7 comparaisons en tout !

Il y aurait donc une importance capitale vis-à-vis des analogies dans ce poème qui aideraient à comprendre le monde.

 

Le rôle du poète et de la fonction poétique du langage est ici fondamental. Voilà pourquoi le poète doit toujours être en quête d’un nouveau langage plus performant, de façon à éclairer les hommes sur le sens du monde. Pour mieux le comprendre… il s’agira donc de différemment le sentir et mieux le recolorer.

La longue comparaison du vers 5 (« Comme de longs échos ») en inclut deux autres au vers 7 « vaste comme la nuit et comme la clarté », chacune occupant un hémistiche et ayant pour référent deux termes antithétiques : « nuit » et « clarté » … comme pour encore mieux brouiller et saturer l’intellect de son lecteur.

Mais ce n’est pas tout ! Nous remarquerons également l’effet suspensif dans cette strophe numéro 2 puisque … jusqu’à la fin, on ne connait pas le comparé (ce que l’on compare) ! On voit le comparant (« Comme de longs échos qui de loin se confondent ») … et il faudra attendre la fin de cette strophe pour deviner le comparé (« Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »). Là encore, comme avec les métaphores, les comparaisons aiment stimuler nos interrogations et donc, notre imaginaire !

Définitivement, cette première comparaison, au vers 5, occupe intégralement le second quatrain. La mise en place de cette longue comparaison créera ainsi tout un système de correspondances pour mieux mettre en avant les synesthésies (que nous venons d’évoquer) et dont le point d’orgue se situe au vers 8 = « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent »

La synesthésie, en reliant des perceptions venues de sens différents, créerait alors un vaste phénomène de correspondances entre les perceptions. L’idée de Baudelaire semblerait bien de dérégler les sens un peu basiques et étriqués de ces lecteurs pour mieux leur donner envie de voir le monde autrement !

Les deux tercets, à mon sens, ne feront qu’amplifier ces procédés que nous venons de voir :

 

Aux vers 9-10, la synesthésie se prolonge :

 

« Il est des parfums (= odorat) frais (le mot est ici polysémique car il peut aussi bien renvoyer à la fraîcheur – l’innocence de l’enfant – mais aussi froid et donc au toucher !) comme des chairs d’enfants (= toucher) Doux (là aussi, nous avons une polysémie - doux peut vouloir dire mélodieux mais aussi lisse au toucher) comme les hautbois (ouïe), verts comme les prairies (= vue) ».

Baudelaire met cette fois en relief, avec cette triple comparaison, l’existence de correspondances sensibles : les synesthésies (toujours et encore), formeraient ainsi une sorte de pont entre ce qui est visuel, auditif olfactif ou encore ce qui appartient au toucher.

Aux vers 11 à 14 : Nous retrouvons de nouveau l’univers olfactif avec des parfums plus capiteux encore (qui enivre) et qui seraient « corrompus, riches et triomphants »

Les effets sensuels et exotiques sont ici garantis mais le plus important – je crois - n’est pas là :  le mouvement du tercet, en effet, semble celui d’une expansi-on (soulignée par la diérèse) vers l’infini et le surnaturel. La connotation religieuse avec « l’encens (cette substance résineuse et aromatique, qui brûle et qui répand une odeur pénétrante dans certaines églises) est ici évidente…

… sans oublier le vers 14 avec ces « [parfums] qui chantent les transports de l’esprit et des sens »

 

Tout se déroule comme s’il y avait un lien entre la sensualité et la spiritualité, l’olfactif et le monde métaphysique qui nous entoure. En disant cela, je pense notamment à des termes comme : « choses infinies », « esprit », « transports »

Le parfum – qu’il soit poétique ou bien dans les narines, permettrait bien l’évasion, le voyage vers un autre monde… comme un envoûtement amplifié lui aussi par les assonances

 

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

Le dernier mot est ici plutôt évocateur puisque « sens », dans sa polysémie, peut aussi bien renvoyer à la signification (saisie et perçue par l’intellect) et aux 5 sens (saisis et perçus, eux, par des voies plus mystérieuses). Le cerveau et le cœur, le concret et l’abstrait, le visible et l’invisible… tout finit donc par se confondre en « une ténébreuse et profonde unité »

CONCLUSION

 

Pour conclure, nous avons donc vu que la nature entretenait un rapport privilégié avec le poète (comme cela était déjà régulièrement le cas avec les poètes romantiques). Le poète joue ici un rôle de médiateur par sa manière d’écrire et de présenter le monde, notamment à travers les synesthésies et toutes les différentes analogies. Ces outils, loin d’obscurcir ces propos permettront au contraire à qui saura/voudra décrypter les mystères des mondes invisibles de posséder un talent particulier : un don de « voyant » aidant les hommes à mieux comprendre ce qui les entoure et à en mieux interpréter les signes. De fait, ce poème pourrait alors encore mieux s’appréhender par les peintures de Melissa Mac Cracken, célèbre peintre américaine ayant fait de la synesthésie son objet d’étude… puisqu’elle traduit à travers les sons des musiques qu’elle écoute des couleurs bien particulières qu’elle agence sur ces toiles, comme « Imagine », véritable symphonie de couleurs inspirée de la chanson du même nom de John Lennon.

 

On peut dès lors se demander si la poésie, pour Baudelaire, n’est pas un moyen. Un moyen de transformer ce qui nous entoure, de le sublimer pour en faire – pour le meilleur et parfois le pire - un pur et atemporel matériau poétique.

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