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Explication linéaire : extrait de la tirade de Créon / Antigone (Anouilh)

Explication linéaire...

Ci dessous, tu trouveras une explication linéaire du texte en question. Il existe une vidéo (en cliquant ici ou en dessous) où ce même texte est également expliqué... avec en plus quelques outils de méthodes et de compréhension...

LE TEXTE

CRÉON, la secoue soudain, hors de lui

Mais bon Dieu ! Essaie de comprendre une minute, toi aussi, petite idiote ! J’ai bien essayé de te comprendre, moi. Il faut pourtant qu’il y en ait qui disent oui. Il faut pourtant qu’il y en ait qui mènent la barque. Cela prend l’eau de toutes parts, c’est plein de crimes, de bêtise, de misère… Et le gouvernail est là qui ballote. L’équipage ne veut plus rien faire, il ne pense qu’à piller la cale et les officiers sont déjà en train de se construire un petit radeau confortable, rien que pour eux, avec toute la provision d’eau douce pour tirer au moins leurs os de là. Et le mât craque, et le vent siffle, et les voiles vont se déchirer, et toutes ces brutes vont crever toutes ensemble, parce qu’elles ne pensent qu’à leur peau, à leur précieuse peau et à leurs petites affaires. Crois-tu, alors, qu’on a le temps de faire le raffiné, de savoir s’il faut dire « oui » ou « non », de se demander s’il ne faudra pas payer trop cher un jour et si on pourra encore être un homme après ? On prend le bout de bois, on redresse devant la montagne d’eau, on gueule un ordre et on tire dans le tas, sur le premier qui s’avance. Dans le tas ! Cela n’a pas de nom. C’est comme la vague qui vient de s’abattre sur le point devant vous ; le vent qui vous gifle, et la chose qui tombe dans le groupe n’a pas de nom. C’était peut-être celui qui t’avait donné du feu en souriant la veille. Il n’a plus de nom. Et toi non plus, tu n’as plus de nom, cramponné à la barre. Il n’y a plus que le bateau qui ait un nom et la tempête. Est-ce que tu le comprends, cela ?

 

Jean Anouilh, Antigone, 1944.

INTRODUCTION

« Il faut pourtant qu'il y en ait qui mènent la barque.  Cela prend l'eau de toutes parts, c'est plein de crimes, de bêtise, de misère. »

C’est par cette métaphore de la barque prête à couler que Créon évoque le pouvoir à sa nièce Antigone : une vision plutôt sombre des responsabilités, induisant l’idée selon laquelle toute personne en quête de pouvoir doit obligatoirement faire des compromis et, au pire, renier pour le bien communs ses convictions les plus profondes. (Créon, ne finira-t-il pas, tout roi qu’il est, par faire tuer sa nièce, précisément parce qu’elle aurait présenté un trouble à l’ordre public en s’opposant frontalement à son oncle ?) Jouée pour la première fois au théâtre à Paris en 1944, durant l'Occupation allemande, Antigone, loin de n’être qu’une pâle réécriture d’un vieux mythe antique, se pense aussi forcément par rapport au drame de la seconde guerre mondiale qu’étaient en train de vivre les lecteurs ou spectateurs de l’époque. Pouvant tour à tour être perçus comme des symboles de la collaboration ou de la Résistance, les personnages de cette pièce dépassent leur vieux rôle antique pour incarner différentes notions du pouvoir et des responsabilités – radicalité et absence de compromis pour Antigone ; compromis jusqu’à parfois renier des valeurs essentielles pour le supposé bien de tous concernant Créon.  Dans le passage que nous allons étudier, Créon va vainement tenter de montrer que seule sa vision du pouvoir est la meilleure – ou en tous les cas la moins pire - pour permettre à tous les concitoyens de vivre en paix.

Pour une meilleure lisibilité de notre analyse, nous pourrons découper ce texte en 2 parties, la première allant de « Mais, bon Dieu ! Essaie de comprendre une minute, toi aussi, petite idiote ! » à « Il faut pourtant qu'il y en ait qui mènent la barque. ». La 2ème partie, elle, ira de « Cela prend l'eau de toutes parts, » jusqu’à la fin de l’extrait, à savoir « Est-ce que tu le comprends, cela ? ».

EXPLICATION LINÉAIRE

Dès les 1ères lignes, je constate que tout est mis en place pour montrer la violence, la fébrilité et la tension entre les deux personnages.

Je peux le voir par le champ lexical de la violence, visible dans les didascalies secoue », « soudain », « hors de lui »). Je peux aussi le voir dans les figures de répétition (2 phrases de type exclamatif pour montrer des sentiments vifs et forts, deux énumérations avec « de comprendre » et deux anaphores avec « il faut pourtant »).

CRÉON, la secoue soudain, hors de lui.

[1] Mais, bon Dieu ! Essaie de comprendre une minute, toi aussi, petite idiote ! J'ai bien essayé de te comprendre, moi. Il faut pourtant qu'il y en ait qui disent oui. Il faut pourtant qu'il y en ait qui mènent la barque. // [2a] Cela prend l'eau de toutes parts, c'est plein de crimes, de bêtise, de misère… Et le gouvernail est là qui ballotte. L'équipage ne veut plus rien faire, il ne pense qu'à piller la cale et les officiers sont déjà en train de se construire un petit radeau confortable, rien que pour eux, avec toute la provision d'eau douce, pour tirer au moins leurs os de là. Et le mât craque, et le vent siffle, et les voiles vont se déchirer, et toutes ces brutes vont crever toutes ensemble, parce qu'elles ne pensent qu'à leur peau, à leur précieuse peau et à leurs petites affaires. 

Ces répétitions, selon moi, marquent le besoin de Créon d’insister, de marteler son point de vue… un point de vue d’autant plus dense qu’il semble être l’exact opposé de sa nièce Antigone à qui il est précisément en train de parler. Cette dualité, je peux la constater dans l’antithèse assez nette des pronoms personnels, bien mis en évidence par la ponctuation et séparés par des virgules (« toi » / « moi »).

2 :  Dans les lignes qui suivent – et ce, jusqu’à la fin - il me semble que Créon exploite la métaphore filée de la barque, évoquée dans sa phrase précédente, par le biais du champ lexical maritime mais aussi en usant de ces mêmes figures de répétition pour insister sur l’image qu’il est en train de déployer à des fins persuasives.

Quels symboles renvoie exactement cette métaphore filée ? Quels mécanismes précis exploite Créon pour plus ou moins bien parvenir à ses fins ? C’est justement ce que nous allons voir…

2a : Regardons dès à présent le champ lexical maritime. Il permet selon moi de filer la métaphore de la barque, amplifiée, hyperbolisée par les nombreuses énumérations. Ces procédés permettent selon moi d’inscrire Créon dans un certain registre épique, donnant de lui-même l’image d’un homme courageux, capable de tenir la barre contre vents et marées.

Cette image méliorative du gouverneur/leader est d’autant plus forte qu’elle est l’antithèse de celle qui semble être donnée aux autres, plutôt misérables et égoïstes (« ne veut plus rien faire », « il ne pense qu’à… / toutes ces brutes ne pensent qu’à », « petit radeau/petites affaires », « rien que pour eux » etc.).

2b : Dans les lignes suivantes, je vois une phrase, en plus des énumérations déjà évoquées, de forme interro-négative. Ce type et cette forme de phrase oblige souvent l’interlocuteur à confirmer le propos évoqué… En ce sens, elle est rhétorique et montre bien que Créon est prêt à toutes les astuces pour tenter de persuader sa nièce et de lui dire que le rôle de chef implique parfois de légitimer une forme de violence que le principal intéressé n’avait pas forcément souhaitée au départ.

[2b] Crois-tu, alors, qu'on a le temps de faire le raffiné, de savoir s'il faut dire « oui » ou « non », de se demander s'il ne faudra pas payer trop cher un jour, et si on pourra encore être un homme après ?

   2c :  Dans les lignes suivantes, j’ai l’impression que Créon, pour légitimer l’acte de tuer, tente de déshumaniser ses potentielles victimes afin de rendre ce type de décision moins graves. Comme s’y prend-il ? Il utilise d’après moi une énumération de pronoms impersonnels « on » pour justement dépersonnaliser les bourreaux et les victimes. Il va même jusqu’à les déshumaniser par l’énumération « n'a pas de nom ». Cette chosification/réification passe également par la mention « la chose ». La victime qui tombe sous les coups n’est ainsi plus un être humain… mais une « chose », comme un vulgaire objet.

L’être humain est ainsi dépersonnalisé… à l’inverse du décor épique dans lequel s’inscrit Créon qui est, lui, personnifié (« le vent qui vous gifle »). Veut-il par ce procédé glorifier la raison d’état ? Rendre « glamour/épique » l’obligation de tuer ?

[2c] On prend le bout de bois, on redresse devant la montagne d'eau, on gueule un ordre et on tire dans le tas, sur le premier qui s'avance. Dans le tas ! Cela n'a pas de nom. C'est comme la vague qui vient de s'abattre sur le pont devant vous ; le vent qui vous gifle, et la chose qui tombe devant le groupe n'a pas de nom. C'était peut-être celui qui t'avait donné du feu en souriant la veille.

 [2d] Cette idée passe aussi par des énumérations de phrases de tournures négatives… comme si l’être humain – et spécialement Antigone – n’était rien face à la raison d’état. C’est ce que du reste souhaiterait faire passer comme message Créon à sa nièce par le biais d’une 2ème question rhétorique… en espérant qu’elle dise oui.

 [2d] Il n'a plus de nom. Et toi non plus tu n'as plus de nom, cramponné à la barre. Il n'y a plus que le bateau qui ait un nom et la tempête. Est-ce que tu le comprends, cela ?

Tous ces procédés persuasifs montrent ainsi l’ambiguïté de ce Créon… tout à la fois allégorie du mauvais chef collaborationniste (en 1944, les spectateurs pensaient voir sous ses traits le Maréchal Pétain)

Ou bien l’allégorie de l’homme noble qui se sacrifie pour faire le sale travail à la place des autres.

Entre bonheur individuel et nécessité de s’affirmer soi-même (allégorisé par Antigone) et obligation de se soumettre à la raison d’état pour vivre ensemble… ces personnages posent plus de questions qu’ils ne donnent de réponses. Toute la difficulté du metteur en scène sera donc de choisir dans cet entre-deux. Créon : saint homme ? Collaborationniste ? ou les 2 ? 😊

Pour conclure, nous pouvons donc dire que cet extrait traite de grands thèmes majeurs comme le pouvoir, la difficulté d’appliquer ce dernier avec toute la justice nécessaire et aussi… la supposée nécessité d’avoir recours aux compromis pour le bien de tous.

Autant de point de réflexions qu’allégorisent aussi bien Créon que Antigone, chacun représentant une vision radicalement opposée de la façon de diriger un groupe : le compromis « jusqu’auboutiste » chez Créon, l’intransigeance et la radicalité chez Antigone.

 … d’où la question, en creux, que l’on pourrait se poser pour faire honneur à ce passage et à toute la pièce en général :

Si Créon allégorise tout aussi bien le pauvre homme qui a osé faire le sale travail à la place de tous ou bien l’homme parvenu prêt à sacrifier ces convictions au moindre prétexte… comment mettre en scène un personnage si ambigu ? En faisant un choix ou en lui laissant cette dualité pour mieux mettre mal à l’aise le lecteur et spectateur ?

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