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Explication linéaire : Les petites vieilles / Les fleurs du Mal
(Baudelaire)

Explication linéaire...

Ci dessous, tu trouveras une explication linéaire du texte en question. Il existe une vidéo (en cliquant ici ou en dessous) où ce même texte est également expliqué... avec en plus quelques outils de méthodes et de compréhension...

LE TEXTE

A Victor Hugo

I


Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.

Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,
Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus
Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes.
Sous des jupons troués et sous de froids tissus

Ils rampent, flagellés par les bises iniques,
Frémissant au fracas roulant des omnibus,
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus ;

Ils trottent, tout pareils à des marionnettes ;
Se traînent, comme font les animaux blessés,
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
Où se pend un Démon sans pitié ! Tout cassés

Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,
Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit ;
Ils ont les yeux divins de la petite fille
Qui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit.

- Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles
Sont presque aussi petits que celui d'un enfant ?
La Mort savante met dans ces bières pareilles
Un symbole d'un goût bizarre et captivant,

Et lorsque j'entrevois un fantôme débile
Traversant de Paris le fourmillant tableau,
Il me semble toujours que cet être fragile
S'en va tout doucement vers un nouveau berceau ;

A moins que, méditant sur la géométrie,
Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords,
Combien de fois il faut que l'ouvrier varie
La forme de la boîte où l'on met tous ces corps.

- Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes,
Des creusets qu'un métal refroidi pailleta...
Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmes
Pour celui que l'austère Infortune allaita !


Baudelaire Les Fleurs du mal, 1857

 

INTRODUCTION

« Ces monstres disloqués furent jadis des femmes, […] aimons-les ! ce sont encor des âmes. »

C’est en ses termes que Baudelaire évoque ces fameuses petites vieilles, amenant ainsi son lecteur à s’attendrir, là où ses premiers instincts auraient d’abord pu l’amener à se moquer. Entre moquerie et compassion, nous voyons déjà bien ce que ce poème contient de tensions, le poète ayant fait de la dualité une de ses caractéristiques littéraires (boue et or, spleen et idéal etc.).

 

Ces tensions, du reste, n’ont pas seulement été littéraires. En publiant Les Fleurs du mal, Baudelaire a fait scandale puisque l’œuvre fut, dès sa première parution en 1857, aussitôt condamnée pour immoralité.

 

L’œuvre sera néanmoins progressivement réhabilitée au fil du temps… grâce à des artistes, des critiques ou de simples lecteurs… ayant compris – par-delà ces tensions – que ces petites vieilles ici, par exemple, pouvaient s’interpréter de plein de façons différentes, nous invitant à complètement revoir le curseur où nous mettions le Beau, le laid et la Morale.

Pour la fluidité de mon explication, je découperai le poème en 3 axes :

 

  1. Volonté de créer un portrait saisissant et troublant de petites vieilles femmes, tour à tour horribles et repoussantes, charmantes et émouvantes dans la 1ère strophe.

  2. Approfondissement de ces mêmes thématiques de la strophe 2 à 5 pour mieux faire ressurgir la dimension pathétique du texte.

  3. Diversification des registres jusqu’à la fin du texte à partir de ces mêmes thématiques pour mieux ressentir également, en plus du registre pathétique, la dimension comique, lyrique et parfois même fantastique du poème.

EXPLICATION LINÉAIRE

Dès le premier vers, l’impression qui semble se dégager du texte est cette volonté de créer un portrait saisissant et troublant de petites vieilles femmes, tour à tour horribles et repoussantes ou bien charmantes et émouvantes.

 

Qu’est-ce qui me permet de le dire ?

 

Et bien… je repère dans cette 1ère strophe le début d’un long champ lexical de la vieillesse et de la flétrissure, rendu vivant par ses métaphores et perçu comme ambigu par ses antithèses.

 

Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.

 

Je retrouve le début de ce champ lexical (que l’on retrouvera jusqu’à la fin de ce poème) dans les termes « les plis sinueux des vieilles capitales », un champ d’autant plus visible qu’il est ici métaphorisé, personnifié même, associant les dédales de la capitale à une peau flétrie (on rappellera que « sinueux » et « seins », par exemple, ont la même racine étymologique).

 

Quant aux antithèses, je les vois dans les termes « décrépits et charmants ».

Tous ces effets cumulés participent selon moi à brosser un portrait de la vieillesse où Baudelaire, fidèle à ses habitudes, tiraillera le lecteur entre plusieurs vents contraires : spleen et idéal, boue et or, registre comique, voire satirique contre le registre lyrique et pathétique et parfois même – nous le verrons – tragique !

Dans le 2ème axe, l’impression qui domine dans les 4 strophes qui suivent me semble être ce besoin d’approfondir ces mêmes thématiques pour mieux faire ressurgir la dimension pathétique du texte.

 

Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,
Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus
Ou tordus
, aimons-les ! ce sont encor des âmes.
Sous des jupons troués et sous de froids tissus

Ils rampent, flagellés par les bises iniques,
Frémissant au fracas roulant des omnibus,
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus ;

Ils trottent, tout pareils à des marionnettes ;
Se traînent, comme font les animaux blessés,
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
Où se pend un Démon sans pitié ! Tout cassés

 

Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,

Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit ;

Ils ont les yeux divins de la petite fille

Qui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit.

Ces vieilles femmes semblent effectivement transformées en créatures difformes, devenues des vestiges d’un autre temps, comme le montre ce même champ lexical déjà évoqué avec des termes comme « disloqués » v.5, « brisés, bossus ou tordus » v.6, « reliques » v.11, « tout cassés » v.16, « ces trous » v.18) Cette flétrissure, selon moi, est largement mise en avant par des métaphores hyperboliquesmonstres disloqués, brisés ou tordus ») et des comparaisons mettant en relief leur aspect poussiéreux(« ainsi que des reliques ») , déshumanisé (« tout pareils à des marionnettes ») animalisé (« comme font les animaux blessés »), difforme (« comme une vrille  »), réduit à des trous (« ces trous »)… comme si ces vieilles-là n’étaient déjà plus des êtres humains.

Le poète, loin de la cacher ou nuancer, admet donc sans aucune difficulté la laideur de ces vieilles femmes… mais en les peignant comme des créatures pathétiques et souffrantes, (« rampent » v.9, « se traînent » v.13), il nous invite peut-être aussi à mieux les observer… dans tous leurs détails et dans toutes leurs contradictions et bizarreries.

Et c’est probablement la raison pour laquelle nous retrouvons de nombreuses antithèses ou oxymores. Au vers 6 Baudelaire les associe à « Eponine ou Laïs » (Eponine est une femme qui représente la vertu, et Laïs, elle, représente le vice) ; elles sont monstrueuses physiquement au v.5 mais n’en restent pas moins des « âmes » au vers 7. Elles reçoivent des « bises » au ver 9 mais elles sont également « iniques », à savoir cruelles et injustes. On n’oubliera pas, non plus, les « yeux divins de la petite fille » au ver 19 faisant écho à cet âge avancé dans lequel elles semblent enlisées.

Pourquoi un tel double discours et autant de contradictions apparentes ?

Sans doute, comme nous l’avons déjà suggéré, pour mieux observer ces petites vieilles et mieux percevoir, sous le ton faussement cruel, la charité du poète face à ces créatures. N’avons-nous pas l’impératif « aimons-les » au v.4, et l’adjectif « divins » au v.19 ?

Tout se passe comme si, derrière ce portrait, la violence des effets de la vieillesse était là pour mieux nous permettre d’épouser le registre pathétique du poème, aidant le lecteur à mieux communier avec ces figures délaissées et injustement méprisées… Une empathie d’autant plus nécessaire que nous serons tous, un jour, comme ces petites dames qui, comme nous le rappelle le v.5, furent « jadis des femmes ».

 

Dans le 3ème et dernier axe, je vois une diversification des registres jusqu’à la fin du texte à partir de ces mêmes thématiques, probablement pour mieux ressentir, en plus du registre pathétique, la dimension tragique, comique, lyrique et parfois même fantastique du poème.

 

Tout d’abord, je constate que pour installer et diversifier ces registres, Baudelaire explore et approfondis toujours ces mêmes réflexions avec les mêmes procédés :

 

  • Le champ lexical de la vieillesse et décrépitude avec des termes comme : « cercueil », « petit », « Mort », "être fragiles" et « membres discords » …

  • Un champ lexical de la décrépitude rendu vivant et vibrant par des métaphores fortes et saisissantes (ex : « fantôme débile », « puits faits d'un million de larmes » …)

  • Un portrait de la vieillesse rendu dense et troublant avec les antithèses  (ex : « vieille » et « enfant », « bizarre et « captivant », « cercueil/bière » et « berceau » …)

 

- Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles

Sont presque aussi petits que celui d'un enfant ?

La Mort savante met dans ces bières pareilles

Un symbole d'un goût bizarre et captivant,

 

Et lorsque j'entrevois un fantôme débile

Traversant de Paris le fourmillant tableau,

Il me semble toujours que cet être fragile

S'en va tout doucement vers un nouveau berceau ;

 

A moins que, méditant sur la géométrie,

Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords,

Combien de fois il faut que l'ouvrier varie

La forme de la boîte où l'on met tous ces corps.

 

- Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes,

Des creusets qu'un métal refroidi pailleta...

Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmes

Pour celui que l'austère Infortune allaita !

Ce portrait saisissant et troublant de la vieillesse ne pouvait donc qu’inspirer de nombreuses émotions :

  • Nous retrouvons le registre tragique (que l’on pouvait déjà deviner au vers 3 avec le terme « mes humeurs fatales »). On le perçoit avec des mots comme « la Mort » au vers 23, allégorisée avec le M majuscule et « « l’austère Infortune » » au vers 36, signifiant « Destin », et elle aussi allégorisée avec le « I » majuscule.

  • Nous retrouvons le registre fantastique aussi car ces petites vieilles, à de nombreuses reprises, semblent terriblement affaiblies vu que plus aucune force vitale ne parait les animer. Elles deviendraient ainsi presque irréelles, comme ces « fantômes débiles » v.25, le groupe verbal « Il me semble » au vers 27… sans oublier ces « yeux mystérieux ont d'invincibles charmes » au vers 35 nous feraient presque douter de la réalité dans laquelle est le poète.

  • Nous retrouvons également le registre comique si l’on en croit le ton a priori paraît très détaché de Baudelaire qui fait parfois une description de ces « petites vieilles » comme le ferait un scientifique : Il se décrit d’ailleurs lui-même comme une sorte de scientifique, « méditant sur la géométrie » v.29. Ce regard, que l’on pourrait hâtivement qualifier de froid et cynique se veut aussi certainement distancié et amusé pour ne pas sombrer dans une description trop dégoulinante et mélodramatique… Comment, dès lors ne pas sourire en regardant le poète, visiblement plus attristé par la peine de l’artisan construisant avec difficulté le cercueil d’une petite vieille au corps tout tordu et cabossé plus que par la petite vieille elle-même qui va bientôt mourir ? Ce regard amusé, il le tient dans les vers 31-32 « Combien de fois il faut que l'ouvrier varie / La forme de la boîte où l'on met tous ces corps ».

  • Nous retrouvons enfin le registre lyrique enveloppant tous les autres registres précités : si nous entendons par lyrique : « tout type de texte où l’artiste chante ses émotions personnelles », impossible de ne pas voir les émotions personnelles du poète, visibles un peu partout mais assez nettement, par exemple, dans la 7ème strophe… avec le pronom personnel « je » (« Et lorsque j'entrevois »).

 

Nous pressentons aussi très fortement la musicalité du propos grâce à la versification, respectant tout le temps les hémistiches (ex : « Et lorsque j'entrevois // un fantôme débile //Traversant de Paris //le fourmillant tableau// »,). Cette musicalité, nous l’avons encore dans les rimes croisésdébile », « tableau », « fragile », « berceau ») mais aussi dans les assonances en « en/ois/ou/eau ».

 

Et lorsque j'entrevois un fantôme débile

Traversant de Paris le fourmillant tableau,

Il me semble toujours que cet être fragile

S'en va tout doucement vers un nouveau berceau ;

Bref, toute cette diversité émotionnelle inscrite dans les registres, selon moi, témoigne de la modernité de Baudelaire quant à sa vision du beau et de la poésie en général. Pour le poète, la définition de la modernité fut d’abord celle qu’il avait évoquée dans son essai « Le Peintre de la vie moderne », publié en1863 :

« La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. »

Nous retrouvons, je pense, complètement cette définition dans les petites vieilles qui sont des êtres qui vont bientôt mourir. Mais par-delà leur description, Baudelaire les rend aussi éternelles par la magie de l’écriture et la poésie, transmutant la boue, le sale, le laid et le difforme en pur or poétique !

CONCLUSION

Pour conclure, nous avons donc vu que Baudelaire, dans ce poème, décrit des petites vieilles de façon apparemment opposée : parfois de manière chirurgicale, froide et distante, mais le plus souvent en manifestant une sorte de tendresse envers ces êtres qui nous ressemblent finalement beaucoup plus qu’on ne voudrait bien le croire. Et c’est bien là tout projet poétique du poète : prendre de la boue pour la transformer en or… en l’occurrence dans ce poème : transformer le paysage urbain, laid et sale, en un pur sujet poétique, faisant de ces vieilles, apparemment pitoyables et horribles, l’allégorie des petites gens et autres laissées pour compte qu’il convient de ne pas oublier parce que oui, ces « monstres disloqués furent jadis des femmes », alors « aimons-les ! ce sont encor des âmes. » Ces réflexions ne sont pas sans rappeler celles que nous propose le peintre espagnol Francesco Goya dans son tableau intitulé « Les vieilles ».

 

Comme dans le poème, le peintre nous trouble en nous proposant des émotions contradictoires : s’agit-il là d’une sorte de Vanité rappelant à tout un chacun l'inévitable venue de la vieillesse et de la mort ou bien s’agit-il alors d’une caricature sur l’hypocrisie des personnes âgées, incapables d’assumer leur état en voulant de façon pitoyable rester jeunes, quoi qu’il en coute ?

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