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Explication linéaire : A une passante / Les fleurs du Mal
(Baudelaire)

Explication linéaire...

Ci dessous, tu trouveras une explication linéaire du texte en question. Il existe une vidéo (en cliquant ici ou en dessous) où ce même texte est également expliqué... avec en plus quelques outils de méthodes et de compréhension...

LE TEXTE

A une passante


La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,       
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?

Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !

Baudelaire Les Fleurs du mal, 1857

 

INTRODUCTION

« Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, »

C’est en ses termes antithétiques que le poète évoque la femme qu’il vient de croiser… une femme aux multiples contradictions… et dont on ne saurait dire si elle symbolise … :

  • Un être fugace, fugitivement aimé,

                                 OU BIEN

  • Une sorte de bonheur amoureux, à jamais inaccessible…

  • Ou bien encore un absolu esthétique qui permettrait à Baudelaire de sublimer son art, afin de dépasser ce Spleen qui ne cesse de le hanter.

 

Faisant partie de l’ensemble des 18 poèmes intitulés « Tableaux parisiens », dans les Fleurs du Mal publiées en 1861 (deuxième édition), le poème A une passante évoque donc une rencontre, tout à la fois amoureuse, poétique, symbolique et esthétique.

Pour une meilleure fluidité dans mon explication, je découperai le poème en 4 axes :

  1. L’évocation d’un cadre déplaisant (vers 1)

  2. L’irruption enchanteresse d’une inconnue (vers 2 à 5)

  3. Une inconnue toute en ambiguïté (vers 6 à 8)

  4. Une inconnue allégorisant la posture du poète maudit, en pleine alchimie poétique. (Les deux derniers tercets)

EXPLICATION LINÉAIRE

Dès le premier vers, l’impression qui semble se dégager du texte est le côté désagréable environnant le poète.

 

Qu’est-ce qui me permet de dire cela ?

 

Je repère immédiatement une hyperbole et une personnification mettant en évidence le contexte déplaisant dans lequel évolue le personnage.

 

« La rue assourdissante autour de moi hurlait. »

 

L’hyperbole, ici accentue sur le bruit oppressant dans le lequel baigne le poète. La personnification, elle, fait de cette rue un être qui « hurle », comme si ce petit bout de cadre urbain avait pour volonté de rendre hystériques les personnes qui souhaitaient le visiter.

Pourquoi de tels effets ? Selon moi, ces effets permettent deux choses…

 

1 - présenter la rue en relation avec le poète : (il est dit « autour de moi ») afin de mieux l’isoler puisqu’il ne participe pas au mouvement ni au bruit qui lui sont extérieurs. Il est étranger.

 

2 - mieux préparer la future rencontre en jouant les contrastes. Plus ce cadre sera déplaisant… et plus la rencontre à venir se fera ressentir comme belle et idéale !

Dans le 2ème axe, l’impression qui domine est l’irruption enchanteresse de cette inconnue bouleversant le poète. (Vers 2 à 5)

 

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;

 

Agile et noble, avec sa jambe de statue.

 

Mis en lumière par le champ lexical, la femme est ici présentée en mouvement, avec des termes comme : "passa ; soulevant ; balançant ; jambe". On notera que ce mouvement est d’autant plus visible qu’il tranche grâce à l’emploi des temps : le passé simple pour cette mystérieuse inconnue (« passa ») et l’imparfait pour le cadre dans lequel s’embourbait le poète au départ (« hurlait »).

 

Cette divine irruption frappe aussi par la silhouette de la dame qui, par le jeu des énumérations, évoque une minceur souple et élancée : "longue ; mince ; agile ; ses mouvements sont souples et gracieux : soulevant ; balançant".

 

Cette souplesse et ce mouvement dansant sont également rendus par le rythme, notamment dans le vers 3, qui est ce que l’on appelle un tétramètre régulier (entendez par là « qui offre un rythme ternaire à 4 reprises »)

 

Sou-le-vant//, ba-lan-çant// le-fes-ton// et-l'our-let//

  1    2    3    //   1    2      3  //  1   2    3  //  1    2      3

 

Dernier détail, enfin, montrant d’après moi le trouble que suscite la jeune femme envers le poète : la structure du vers 2…

 

  en grand deuil, douleur majestueuse.

 

La construction symétrique de ce vers (on appelle aussi cela un chiasme) crée d’après moi un effet d’insistance, interpellant tout aussi bien le poète que son lecteur… et préparant sans aucun doute aux nombreuses bizarreries qui se dégagent de cette inconnue…

 

Dans le 3ème axe, il me semble en effet que cette inconnue regorge d’ambiguïtés (vers 6 à 8)

Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine // et le plaisir qui tue.

 

L’ambiguïté est d’abord antithétique et se situe en 1er lieu entre elle et lui : Lui a l’immobilité du poète, accentuée par la comparaison avec le terme « crispé », et elle semble tout en souplesse et en mouvement.

 

Mais ce mouvement, lui non plus, n’est pas très clair et parait pétri de contradictions.

 

Car si cette femme a pour elle le champ lexical du mouvement, évoqué tout à l’heure, ce mouvement est aussi celui d’une statue… plutôt réputée pour son immobilité…

 

Alors… cette inconnue ? En mouvement ou immobile ?

 

Et si sur un plan métaphorique l’ouragan en germe peut suggérer toutes les passions contenues (montrant ainsi toutes les forces bouillonnantes vivant au fond de nous), il peut aussi évoquer/allégoriser les forces destructrices de la mort, comme le regard de la méduse… avec… La douceur qui fascine // et le plaisir qui tue.

 

Un vers qui se construit sur un parallélisme de construction (« La douceur qui fascine // et le plaisir qui tue ! » et qui là encore, par ces nouvelles antithèses, brouille les pistes de ce que pourrait véritablement être cette femme, tour à tour objet de désir MAIS aussi objet de mort (« le plaisir qui tue ») !

 

Dans le 4ème et dernier axe, l’impression que j’ai, c’est que cette inconnue, tout en confirmant le désespoir amoureux et la vision mélancolique du monde, cher au poète maudit, semble aussi redonner une certaine vitalité au poète… une vitalité poétique en tout cas !

 

Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?


Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !

 

Dans un 1er temps, c’est bel et bien le constat d’échec dans la rencontre amoureuse qui semble prédominer dans le passage ; notamment dans l’extrait :

 

(Un éclair, puis la nuit)

 

L’éclair, c’est la brièveté, la lumière qu’offre cette femme et que lit le poète dans ses yeux. Mais il retombe immédiatement dans sa nuit intérieure, en voyant un dos s’éloigner, vêtu de noir.

L’antithèse lumière/nuit introduit donc une note pessimiste, renvoyant au spleen, souvent évoqué dans cette vidéo et dans toutes les autres vidéos où je parle des Fleurs du Mal…

(Fugitive/soudainement // éternité)

 

Ces antithèses, je les retrouve aussi dans ces notions d’immédiateté et d’immuabilité avec les termes « Fugitive/soudainement » et « éternité ». Elles confirment toujours, d’après moi, l’écartèlement du poète, constamment tiraillé par ce que semble pouvoir lui offrir cette fameuse inconnue…

 

Dans le vers « ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être ! », la gradation, dans l’espace d’abord, puis dans le temps ensuite montre l’éloignement irrémédiable entre les deux personnages.

 

L’émotion du poète est marquée par les nombreuses exclamations. Le jamais prend une dimension particulière (il est mis en relief par les italiques) car il semble exclure aussi la possibilité de retrouvailles dans l’éternité, même s’il est atténué par le peut-être.

 

Dans l’avant-dernier vers

 

« Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, »

 

Nous pouvons observer un constat d’ignorance du projet de l’autre.  Insistance marquée par le parallélisme de construction opposant je et tu ; fuir et aller, fuir et aller, c’est le mouvement physique, mais c’est aussi une métaphore de la destinée de chacun.

                  

Ô toi que j’eusse aimée :

 

L’hypothèse fonctionne dans l’irréel avec le subjonctif plus-que-parfait… regret très fort d’un amour qui n’a pu être réalisé… et qui ne le sera jamais.

 

Ô toi qui le savais :

 

le poète regrette peut-être qu’elle n’ait pas fait le premier pas. Ils sont ainsi doublement semblables : pour avoir reconnu chez l’autre un amour possible, pour avoir identifié l’âme sœur ; pour avoir choisi de passer sans s’arrêter, pour n’avoir pas voulu saisir ce moment. Et c’est en ceci qu’ils sont tragiques : ils ne veulent pas changer leur destinée ; ils l’assument.

 

Néanmoins, cette tragédie semble également sublimer par l’acte poétique lui-même… puisque Baudelaire, tout en assumant avec fatalisme cet échec, transcende son spleen dans l’acte créatif en le faisant devenir un pur objet poétique, magnifié par le lyrisme et le style de son écriture…

 

Un éclair... puis la nuit ! // - Fugitive beau

Dont le regard m'a fait  // soudainement renaître,

Ne te verrai-je plus  // que dans l'éternité ?

 

Ailleurs, bien loin d'ici ! // trop tard ! jamais peut-être !

Car j'ignore tu fuis, // tu ne sais je vais,

Ô toi que j'eusse aimée, //  ô toi qui le savais !

 

Ce lyrisme, on peut le voir dans le travail musical de ces derniers vers…

  • Rythmique avec l’équilibre parfait créé par le respect des hémistiches ( ex :)

  • Sonore avec le travail sur les rimes mais aussi sur les assonances en "eau/on/ou/en/in".

CONCLUSION

 

Pour conclure, nous avons donc vu que ce poème, sous une apparence traditionnelle, était bien un prétexte pour Baudelaire. Un prétexte de réécriture permettant de mieux allégoriser ces obsessions d’artistes : celles de montrer, entre autres, l’impossibilité du bonheur et la posture du poète maudit, atteint par le Spleen, ce fameux mal du siècle auquel le poète appartenait. Dans le poème « Une charogne », par exemple, le poète se servait d’un cadavre d’animal pour mieux réinventer le topos du « Tempus fugit » … une femme inconnue, ici, l’aide pour sa part à mieux réinventer le thème du bonheur, toujours inaccessible et éphémère… mais éternel, par les mots, grâce à la réécriture poétique. Une poésie qui pourrait encore mieux s’appréhender par deux liens :

 

  • Le tableau de Renoir intitulé « Les parapluies », peint en 1883, et où nous observons encore une jeune femme dans un cadre urbain balançant comme l’héroïne baudelairienne «  »

 

  • La chanson de Léo Ferré, sortie en 1967, déclamant les mots du poète et faisant la part belle au lyrisme du texte, déjà évoqué il y a quelques instants…

 

On peut dès lors se demander si la poésie, pour Baudelaire, n’est pas un moyen. Un moyen de transformer et figer pour l’éternité ce qui est voué à disparaitre ou bien, plus simplement encore, ce qui nous échappe.

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