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Explication linéaire : de la cour / Les Caractères
(La Bruyère)

Explication linéaire...

Ci dessous, tu trouveras une explication linéaire du texte en question. Il existe une vidéo (en cliquant ici ou en dessous) où ce même texte est également expliqué... avec en plus quelques outils de méthodes et de compréhension...

LE TEXTE

L'on parle d'une région où les vieillards sont galants, polis et civils ; les jeunes gens au contraire, durs, féroces, sans mœurs ni politesse : ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un âge où l'on commence ailleurs à la sentir ; ils leur préfèrent des repas, des viandes, et des amours ridicules. Celui-là chez eux est sobre et modéré, qui ne s'enivre que de vin : l'usage trop fréquent qu'ils en ont fait le leur a rendu insipide ; ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes ; il ne manque à leur débauche que de boire de l'eau-forte.// Les femmes du pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu'elles croient servir à les rendre belles : leur coutume est de peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules, qu'elles étalent avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles craignaient de cacher l'endroit par où elles pourraient plaire, ou de ne pas se montrer assez. // Ceux qui habitent cette contrée ont une physionomie qui n'est pas nette, mais confuse, embarrassée dans une épaisseur de cheveux étrangers, qu'ils préfèrent aux naturels et dont ils font un long tissu pour couvrir leur tête : il descend à la moitié du corps, change les traits, et empêche qu'on ne connaisse les hommes à leur visage. // Ces peuples d'ailleurs ont leur Dieu et leur roi : les grands de la nation s'assemblent tous les jours, à une certaine heure, dans un temple qu'ils nomment église ; il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur Dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu'ils appellent saints, sacrés et redoutables ; les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le cœur appliqués. On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination ; car ce peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment ; il est à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus d'onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.

 

Les Caractères, La Bruyère (1688-1696) « De la Cour »

 

INTRODUCTION

« Ceux qui habitent cette contrée ont une physionomie qui n'est pas nette »

C’est en ses termes singuliers que la cour du roi Louis XIV est évoquée… avec toute la distance et l’ironie d’un narrateur se plaisant à décrire avec distance une peuplade aux allures lointaines et étrangères… alors même qu’il s’agit des courtisans et courtisanes du temps de La Bruyère ! Publiée pour la première fois en 1688 par Jean de La Bruyère, Les Caractères est une œuvre atypique, reflétant dans des portraits, tout à la fois féroces et sans concession, un miroir déformant des vices d’une société se complaisant trop souvent au jeu factice et un peu vain de la comédie sociale. Le portrait qui nous intéresse dans cette étude est celui de la cour, une cour composée de vieux et de jeunes, d’hommes et de femmes, mais aussi de personnes issues du peuple ou bien de personnes venant de la noblesse. Cette assemblée se faisant du peuple vers le roi, avec un réel souci de classification allant par âge, puis par sexe, puis par proximité du roi, montre qu’au sommet de cette pyramide sociale se trouve le roi, au-dessus duquel trône Dieu. On peut néanmoins s’interroger du vrai Dieu de ce drôle de « peuple » (les courtisans ou courtisanes à Versailles). S’agit-il réellement du Dieu judéo-chrétien ou bien du Dieu de l’apparence et de la superficialité ?

           

Pour une meilleure fluidité dans mon explication, je découperai le texte en 4 axes :

1) le ridicule des jeunes hommes courtisans (de « L'on parle d'une région » jusqu’à « de l’eau forte »)

2) la superficialité des courtisanes (de « Les femmes du pays » jusqu’à « ne pas se montrer assez. »)

3) la physionomie de cette cour qui a sacrifié le naturel au profit des apparences (de « Ceux qui habitent cette contrée » jusqu’à « les hommes à leur visage. »)

4) le rapport qu’entretient cette cour avec son Roi, seul vrai Dieu apparent lorsqu’ils sont à l’église… (sur tout le reste du texte)

EXPLICATION LINÉAIRE

Dès les premières lignes, l’impression qui semble se dégager du texte est la dimension critique qu’adopte le narrateur vis-à-vis des jeunes courtisans.

 

Sur quels critères objectifs puis-je affirmer cela ?

 

Le premier critère est, selon moi, le positionnement du narrateur. Ce dernier, effectivement, n’hésite pas à prendre dans ce passage une vraie distance critique à l’égard de ces sujets, en utilisant notamment des énumérations pour mieux mettre en évidence un champ lexical de la débauche, champ lexical particulièrement mis en lumière par des hyperboles et des métaphores.

 

Le pronom impersonnel « on », visible à deux reprises, évite sans doute un « je » qui aurait peut-être trop impliqué La Bruyère lui-même, fin connaisseur de ce milieu (puisque lui-même en faisait partie !). Quant à l’emploi « d’une région », il fait croire de façon satirique que l’on a ici affaire à un peuple loin de chez nous… alors qu’il s’agit bel et bien des courtisans contaminant la cour de Versailles !

 

Cette mise à distance, sans nul doute, va contribuer à mieux critiquer les jeunes courtisans, une critique d’autant plus acerbe qu’on l’oppose de façon antithétique à ces « vieillards » « galants, polis et civils » qui, eux, savaient se tenir ! Les nombreuses énumérations (« durs, féroces, sans mœurs ni politesse » / « des repas, des viandes, et des amours ridicules » participent, comme nous l’avons vu, à créer un champ lexical de la débauches’enivre », « débauche »), amplifié par les hyperboles « trop », « toutes » et « les plus violentes ». Dans ce contexte, on n’en appréciera que mieux la métaphore « goût déjà éteint par des eaux-de-vie » … comme si les excès de ces gens étaient un feu qui les consumait de l’intérieur… un feu excessif qui ne pourrait être éteint que par un autre excès, encore plus fort : par « toutes les liqueurs les plus violentes ».

 

Pourquoi de tels effets ? A cet instant du portrait, nul doute que le narrateur souhaite d’emblée « brusquer » son lecteur pour mieux l’inciter, dans une vraie visée polémiste, à le faire réfléchir sur les dangers de l’outrance et du besoin compulsif de vouloir plaire à tout prix !

« 'on parle d'une région où les vieillards sont galants, polis et civils ; les jeunes gens au contraire, durs, féroces, sans mœurs ni politesse : ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un âge où l'on commence ailleurs à la sentir ; ils leur préfèrent des repas, des viandes, et des amours ridicules. Celui-là chez eux est sobre et modéré, qui ne s'enivre que de vin : l'usage trop fréquent qu'ils en ont fait le leur a rendu insipide ; ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes ; il ne manque à leur débauche que de boire de l'eau-forte. »

Dans le deuxième axe, il me semble que le portrait poursuit sa veine satirique et polémique en critiquant les excès des courtisanes.

 

Ces excès, selon moi, sont montrés avec les mêmes procédés que ceux précédemment évoqués :

  • Goût prononcé du narrateur à prendre de la distance envers ses sujets (il y est toujours question d’évoquer un supposé « peuple » (avec « Les femmes de ce pays ») que l’on pourrait croire très éloigné de nous.

  • Exploitation explicite d'énumérations pour mieux mettre en évidence la superficialité (avec des termes comme « peindre […] leur gorge, leurs bras et leurs oreilles »

 

On notera néanmoins un procédé nouveau, qui se généralisera dans les axes suivants : une débauche de propositions subordonnées relatives qui permettent de dévaloriser ce qui vient de se décrire. On le voit par exemple nettement avec le terme « des artifices » (« qu'elles croient servir à les rendre belles) et « leurs épaules » (« qu’elles étalent »).

On l’aura compris, personne n’est épargné dans ce portrait : ni les hommes, ni les femmes… et encore moins la manière dont ce beau monde cherche à se parer pour essayer de se faire bien voir…

 

« Les femmes du pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu'elles croient servir à les rendre belles : leur coutume est de peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules, qu'elles étalent avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles craignaient de cacher l'endroit par où elles pourraient plaire, ou de ne pas se montrer assez. »

 

Dans le 3ème axe, c’est à la physionomie de cette cour qui a sacrifié le naturel au profit des apparences que le narrateur s’attaque…

 

Là encore, ce sont les mêmes procédés déjà expliqués, qui vont être mis à l’honneur pour critiquer les exagérations de cette cour, en l’occurrence :

 

A.        Goût prononcé du narrateur à prendre de la distance envers ses sujets (il y est toujours et encore question d’évoquer un supposé « peuple » (avec «Ceux qui habitent cette contrée») que l’on pourrait croire très éloigné de nous.

B.         Exploitation explicite de l’énumération pour mieux mettre en évidence la superficialité (avec des termes comme « n’est pas nette, mais confuse, embarrassée »)

C.         Débauche de propositions subordonnées relatives qui permettent de dévaloriser ce qui vient de se décrire. On le voit nettement avec des termes comme « qui n'est pas nette », [véritable litote sous-entend que ces gens-là sont flous et mal assortis !] « qu'ils préfèrent aux naturels et dont ils font un long tissu pour couvrir leur tête »

 

On notera d’ailleurs dans cette dernière expression (« un long tissu pour couvrir leur tête ») une périphrase ironique pour mieux évoquer une perruque et rappeler ainsi tous les artifices auxquels sont prêts ses courtisans pour respecter des codes vieillots et ridicules…

 

« Ceux qui habitent cette contrée ont une physionomie qui n'est pas nette, mais confuse, embarrassée dans une épaisseur de cheveux étrangers, qu'ils préfèrent aux naturels et dont ils font un long tissu pour couvrir leur tête : il descend à la moitié du corps, change les traits, et empêche qu'on ne connaisse les hommes à leur visage. »

Dans le 4ème et dernier axe, enfin, il me semble que le narrateur se plait, avec la même ironie, à montrer les rapports ambigus qu’entretiennent ces courtisans avec leur Dieu et leur roi.

 

Cette distance ironique, je la perçois toujours par :

 

  • Le champ lexical géographique, déjà évoqué, associant ces courtisans à une peuplade lointaine et aux rites extrêmement bizarres…

  • Ces mêmes propositions subordonnées relatives, laissant toujours croire que ce qui vient d’être dit n’est peut-être pas vrai (comme la phrase : « un prêtre célèbre des mystères qu'ils appellent saints, sacrés et redoutables ». Comment effectivement croire au sacré de ces rituels lorsque l’on sait la superficialité de ces mêmes gens, toujours vampirisés et obsédés par l’image qu’ils renvoient ?

 

Pour ce qui est de leur rapport à Dieu, impossible de ne pas voir le champ lexical de la religion (cf. termes en gras et en noir).

 

On comprend néanmoins très vite que ce rapport à la religion est biaisé.

 

Pourquoi de tels propos ?

 

Le parallélisme de construction, visible dans le terme « car ce peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu » montre que ces hommes et femmes ne viennent pas tant dans une église pour prier Dieu et se recueillir… mais pour voir le roi (plus idole que roi du reste) ! Ce procédé montre ainsi à quel point ce peuple s’est complètement laissé dévoyer, prêt à tous les compromis, toutes les bassesses, pour plaire à celui qui a le pouvoir de vie ou de mort sur eux. Ce pouvoir, assez ironiquement là encore, n’est pas détenu par Dieu mais bel et bien par le roi !

 

A la lecture de ces dernières lignes, on en comprend que mieux la triple visée de l’auteur lors de la rédaction de ce portrait.

 

  • Une visée didactique montrant de façon assez clinique et froide l’état des lieux d’une cour qui a absolument tout sacrifié pour plaire au roi.

  • Une visée satirique montrant un regard distancié, ironique et souvent moqueur, à travers les nombreux procédés évoqués dans les axes qui précédaient.

  • Une visée polémique qui renverrait à travers ce portrait, tel un miroir déformant, les pires défauts que nous ne souhaitons pas voir tant ils peuvent potentiellement nous gêner et nous faire honte.

 

Quels sont-ils ces défauts ?

Celui de préférer se cacher derrière des artifices pour ne pas se montrer tel que nous sommes vraiment, celui de sacrifier le goût d’une mode ou de codes imposés par la société à ses goûts personnels… et celui – enfin – de sacrifier sa vie intérieure (ou spirituelle) au profit d’une idole et d’un Dieu. Un Dieu qui n’aurait plus rien à voir avec le Dieu judéo-chrétien et qui serait plutôt celui d’une autre religion : la religion de l’apparence !

 

On le voit, par l’énumération de ces défauts, ce texte est très actuel… et cette cour, si justement croquée par La Bruyère, loin de n’être qu’un vieux portrait d’un autre temps, pourrait donc aussi se voir comme une allégorie, une allégorie renvoyant à des problèmes universels à l’intérieur desquels chaque lecteur peut se retrouver !

 

« Ces peuples d'ailleurs ont leur Dieu et leur roi : les grands de la nation s'assemblent tous les jours, à une certaine heure, dans un temple qu'ils nomment église ; il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur Dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu'ils appellent saints, sacrés et redoutables ; les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le cœur appliqués. On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination ; car ce peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment ; il est à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus d'onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons. »

Pour conclure, nous avons donc vu que ce texte brossait le portrait d’une cour prête à tous les artifices pour coller au plus près aux codes sociétaux entretenus par le roi. Ces codes, du reste, semblent avoir un effet à double détente : si les membres de cette cour se griment et se cachent de l’extérieur à travers ces « déguisements » pour paraître le mieux possible, ils donnent aussi le sentiment de se consumer de l’intérieur, « leur goût [étant] déjà éteint par des eaux de vie ». Autant de constats me permettant de faire le lien avec une autre œuvre, en l’occurrence ici un tableau de l’artiste belge James Ensor intitulé « L’intrigue ». Un tableau riche d’enseignements montrant, comme dans le portrait que dresse Labruyère, des personnages portant des masques. Alors que les masques sont censés cacher les véritables visages de ceux qui les portent, chez Ensor – et quelque part chez La Bruyère - ils ont l'effet contraire. Ils semblent mettre en évidence la méchanceté foncière – ou du moins les bizarreries morbides de ceux-ci.

 

On peut dès lors se demander si les masques qu’affichent les personnages de ce tableau et de ce texte sont une protection pour se parer des attaques et des regards ou bien une arme destructrice dénaturant les traits et les beautés originelles de chaque être humain.

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